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Je reprends ma petite vie de Léautaud là où je l’ai laissée, c’est-à-dire au milieu des bêtes.

Léautaud a consacré sa vie à ses animaux. Son journal littéraire et sa correspondance sont remplis d’anecdotes de sauvetage de bêtes. J’en retiendrai une en particulier. Nous sommes en 1908, Léautaud est à son bureau parisien, en pleine discussion avec le directeur Vallette : « Nous entendons un miaulement assez fort. Nous cherchons : est-ce la chatte de Vallette, est-ce le chat du concierge, Zizi, habitué au bureau ? Le miaulement recommence. C’est dans la rue. Nous allons à la fenêtre. Sur le trottoir en face, un chat noir, blotti contre le mur. […] Je prends mon chapeau et je descends. Une bête extrêmement caressante, pas du tout sauvage, qui vient tout de suite à moi, comme pour que je la recueille, grelottante autant de froid que de peur – il a gelé cette dernière nuit et le temps est très froid. Je la prends dans mes bras, je m’informe rue Crébillon, personne ne le connaît pour sien. Je le repose sur le trottoir et je cours acheter du foie au marché Saint-Germain, – il fallait d’ailleurs que j’y aille pour mes autres bêtes. […] Je reviens, je retrouve mon chat, je lui donne à manger, il dévore. Pendant ce temps je vois passer Jean Mélia, le cacographe stendhalien, qui traversait la rue pour aller au Mercure. Stendhal était joliment loin de moi, en ce moment. » S’ensuit une véritable enquête pour retrouver le propriétaire de ce chat.

Il préférait bien souvent se priver de nourriture plutôt que de priver ses bêtes de leur bonne pitance.

Finalement Léautaud laissera le chat à la concierge, proposant même de le faire « couper ». Il est surprenant de voir, d’ailleurs, comment Léautaud abandonne ses idées littéraires pour ne plus se consacrer qu’à ses bêtes qu’il aime tant.

Il n’y a pas que les chats qui sont l’objet de l’attention de Léautaud. Il recueille toutes sortes de bêtes, allant même jusqu’à accueillir, quelques années après son emménagement à Fontenay, une guenon qui passait par là et qui semblait abandonnée.

Ses animaux ne manquaient de rien. Il préférait bien souvent se priver de nourriture plutôt que de priver ses bêtes de leur bonne pitance. Au moment de la guerre de 14, sa plus grande crainte est, s’il est mobilisé, de ne plus pouvoir nourrir ses bêtes. Il livre ainsi ses inquiétudes à Vallette dans une lettre datant d’octobre 1914 : « Mais tous mes compagnons : 9 chiens et 27 chats ! Il faut bien qu’ils mangent et leur nourriture est déjà d’un prix très haussé et qui le sera certainement encore. Imaginez aussi que, par l’extraordinaire, à la visite des réformés et exemptés que je vais passer, on m’embarque pour je ne sais quel emploi et quelle destination. Il me faudra bien aussi assurer la vie de tout ce petit monde, auquel j’ai la faiblesse de tenir grandement. » Léautaud vendra donc quelques unes de ses actions dans la revue du Mercure de France afin de pouvoir entretenir sa ménagerie.

Il va aussi utiliser sa plume pour défendre les bêtes, comme a pu le faire Emile Zola en son temps, qui, on le sait moins, était aussi un membre très actif de la SPA. Il lui arrive ainsi parfois de parler de ses bêtes au lieu d’écrire un billet critique sur la pièce qu’il a vue dans tel ou tel théâtre. Un jour même, n’ayant pas aimé une pièce de théâtre et ne sachant que dire sur cette pièce, Léautaud se mit à raconter les aventures de sa chienne Barbette aux lecteurs. Imaginez la tête que fit le directeur du théâtre à la lecture de ce compte-rendu !

Léautaud, une vie parmi les bêtes

Mais Léautaud dénonce aussi, au moyen de lettres, les mauvais traitements que subissent les animaux qu’il rencontre dans Paris, qu’il s’agisse des chats, des chiens ou des chevaux. Il part en guerre contre la maltraitance, en témoignent les lettres innombrables adressées au préfet de police ou bien aux différents membres de la société protectrice des animaux. Le 6 février 1910, il adresse une lettre au contrôleur de la SPA pour lui signaler qu’il a trouvé un chien abandonné, dont il fait une description très précise, afin de le tenir à la disposition de son propriétaire. Le 20 février 1910, quinze jours après, une nouvelle lettre adressée à un certain M. Meyer – déménageur de son état – pour lui signaler la maltraitance dont serait l’objet un de ses chevaux. Léautaud part aussi en guerre contre la vivisection et toutes ces pratiques barbares qui consistent à se servir de chiens ou de chats abandonnés et ramassés par la fourrière pour se livrer à différentes expériences. Dans ses entretiens radiophoniques avec Robert Mallet sur Radio France, il s’attarde d’ailleurs sur le cas d’un de ses voisins, l’éminent scientifique Georges Bohn qui, dit-il, ouvre les bêtes mais ne le connaît pas. Il le comparera d’ailleurs, de manière peu flatteuse, à une huître.

« J’ai pour les bêtes, toutes les bêtes, un cœur de concierge, et de vieille concierge ».

On a souvent reproché à Léautaud d’être un misanthrope, de rester enfermé et de ne pas aimer la compagnie de ses contemporains, leur préférant la compagnie des félins. Philippe Delerm, dans son petit livre Maintenant foutez-moi la paix, remarque que l’adage « Qui aime les bêtes n’aime pas les gens » ne peut s’appliquer à Léautaud qu’avec certaines nuances. Il est vrai que Léautaud éprouve des difficultés à comprendre – voire à défendre – ses contemporains. Dans une lettre à Charles Regismanet, il compare ainsi la misère des animaux et celle de ses contemporains et choisit clairement son camp : « J’ai pour les bêtes, toutes les bêtes, un cœur de concierge, et de vieille concierge. […] Je ne donne jamais un centime aux pauvres, le spectacle des gens écrasés m’est indifférent, les gens qui pleurent aux enterrements me semblent très laids, et quand ma chère bien-aimée est malade, je vais me promener. Mais mon chat est le maître chez moi, mes fenêtres sont pleines de pain pour les oiseaux […]. » Quelques années plus tard, dans une autre lettre adressée, Léautaud nuance son propos et se dit ému par toute sorte de misère : « Je vous dirai aussi : n’écoutez pas ceux qui disent : qui aime les bêtes n’aime pas les gens. La souffrance est partout la souffrance. Je vous le dis sans me vanter : une vieille femme en loques couchée sur le pas d’une porte ou sur un banc en pleine nuit d’hiver, ou un enfant grelottant à mendier, comme j’en vois souvent quand je reviens du théâtre, ou un animal errant, affamé, blessé ou brutalisé, les trois m’atteignent également et m’ont gâté pour toujours bien des choses de la vie. Sans doute, je fais plus, en définitive, pour le troisième que pour les deux premiers. Mais c’est pure question de bourse. »

Je voudrais finir cette gazette par quelques propos de Léautaud sur les chats. L’employé du Mercure a souvent été ému, lors de ses promenades quotidiennes, par la misère de ces bêtes qui pullulaient le long des grilles du Jardin du Luxembourg. Il lui arrivait ainsi souvent d’aller nourrir ces chats qu’il emmenait parfois à Fontenay lorsqu’ils étaient malades. En 1908, Léautaud nous fait ainsi le portrait des chats abandonnés au Luxembourg, un soir de pluie : « Il a plu aujourd’hui toute la journée. Ce soir, en rentrant, à 7 heures, spectacle navrant de tous ces malheureux chats du Luxembourg mouillés jusqu’aux os, réunis devant le kiosque de la Porte Fleurus, attendant leur pâtée. Un sergent de ville me disait à midi, pendant que je caressais devant le petit gris du Jardin en face de la rue Servandoni, que les caves du Palais de Justice, côté de la Conciergerie, en sont également pleines. » Le lien qui unit Léautaud et ses chats est un lien particulier, peut-être plus étroit que les liens qu’il a pu tisser avec les différents chiens errants qui ont trouvé refuge chez lui. Ces chats dorment avec lui, se couchent sur sa table pendant qu’il écrit à la lueur de la bougie – il refusera pendant longtemps d’avoir l’électricité chez lui – et il connaît chacune de leurs habitudes, chacun de leur traits de caractère : « A la réaction que je sentais sous une caresse, je savais qui c’était ».

A chacun de ses chats, Léautaud a attribué un nom. Ces noms reviennent souvent dans le journal et Léautaud garde un souvenir ému d’eux. Voici ce qu’on peut lire par exemple à la date du 19 décembre 1925 : « Il fait un temps affreux : la pluie, la neige, le jardin transformé en marécage. Il ne se passe pas de soir que je ne pense à tous mes chéris enterrés là, à quelques pas de mes fenêtres, tous ces petits êtres délicieux que j’ai tant embrassés, mon Riquet, ma Minne, ma Lolotte, mon Boulot, mon Boule, mon Chati, tant d’autres […] ».

En 1913, Léautaud parle de la mort de son chat Boule. C’est ce texte qui m’a fait aimer Léautaud, qui m’a permis de comprendre que derrière le caractère rugueux, intransigeant et misanthrope de ce petit homme, se cachait un grand homme sensible, intelligent et aimant. Ecoutons la voix de l’écrivain…

Dimanche 1er juin 1913 : Non je ne suis plus un jeune homme. Je viens de le sentir durement aujourd’hui en perdant ce que j’ai le plus aimé au monde. Notre pauvre Boule est mort ce matin. Oui, ce que j’ai le plus aimé au monde. Et un compagnon de onze années. Je l’ai eu, tout petit, je venais d’avoir trente ans. Je le perds aujourd’hui ayant 41 ans et demi. C’est toute une période de ma vie qui part avec lui. Onze années, pendant lesquelles, pas un soir, je ne me suis couché sans dire : « Où est Boule ? » Je ne me suis levé sans dire : « Où est Boule ? » Je n’appellerai plus le soir, dans le jardin, à plusieurs reprises, en tapant sur une assiette avec une fourchette : « Boule, Boule, Boule, Bouchon, allons vite ! ». Ce qui fut pour nous comme un enfant, ce qui fut d’abord un petit être si joli, si gracieux, si amusant et ensuite un animal si intelligent et si affectueux, est maintenant enfoui dans un carton, presque sur le couvercle du cercueil d’Ami, dont j’ai rouvert ce matin la tombe pour lui. Et l’horrible, c’est qu’il est mort ainsi seul, sur le froid carreau de la salle à manger. […]… Jamais, je n’ai jamais eu un chat comme lui, intelligent, attentif, parlant, répondant, sachant demander ce qu’il voulait, suivant dans le jardin comme un chien – et il me semble que je ne pourrai jamais être pour un autre animal ce que j’ai été pour lui. Je suis pour les autres un maître, un maître le meilleur possible, mais pour lui, de même qu’il m’était comme un enfant, j’ai été pour lui comme un père. […] C’est bien fini. C’est le second versant, la descente. Il n’y a plus à attendre que des souffrances. Bien fini, les choses heureuses. Autant vaudrait se coucher dès maintenant, et s’endormir aussi pour jamais. 

 

Ce texte marque la fin de ma petite vie improvisée de Paul Léautaud. Nous avons beaucoup parlé des bêtes. Il est temps de parler à nouveau des hommes, quoique j’aie parfois l’impression, dans cette gazette, de parler davantage de bestialité que d’humanité.

 Charles Guiral

Charles Guiral

Charles Guiral

Charles Guiral est professeur de Lettres classiques dans un Lycée de la région bordelaise. Sans aucune autre qualification, il ose s'intéresser aux lettres et à l'art, de façon générale. Les voyages ne l'intéressent pas.