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Ça y est, l’Angleterre a sauté le pas, elle s’en est allée. Bonne nouvelle pour certains, désastre pour d’autres, la sortie de l’Union Européenne n’est plus aujourd’hui un sujet tabou. Cette victoire du camp « souverainiste » peut se voir comme une revanche de 2005, tant  l’immense majorité de la presse française exhortait ses lecteurs à plus d’Europe, plus d’intégration. L’Europe des peuples était morte, elle est revenue dans le débat d’une manière éclatante avec les Anglais. Sur une note plus légère, BHL et Cohn Bendit ayant prévu le « remain », on pouvait dès lors aisément deviner le résultat.

La communauté européenne est d’abord une création de la Seconde Guerre Mondiale. La légitimité du projet européen reposait donc sur une intégration économique d’un certain nombre de ressources et une nécessité de paix. L’édifice semble se fissurer au début des années 1990, avec la chute du Mur et la fin de la menace soviétique. Certains intellectuels y voyaient une fin de l’histoire, on a rêvé d’une paix éternelle. On s’est quelque peu reposé sur ses lauriers.

Car cette construction européenne s’est surtout faite en dehors de tout processus démocratique. Devant une mondialisation de plus en plus « agressive », il n’y a jamais eu de consensus sur la marche à suivre. Deux forces se sont alors opposées : un repli sur soi et un libéralisme mondialisé. Ici, ce sont aussi deux types de population qui s’opposent, comme nous avons pu en discuter avec Nicolas Lebourg.

Une renationalisation des enjeux européens

La dynamique européenne actuelle, avec cette tension entre ces deux échelons du droit, pousse une certaine partie de la population européenne à se « replier sur soi ».

Ainsi, on a observé « une individualisation (dans les valeurs et les choix économiques), faute de mieux, des comportements humains notamment en France, comme réponse à un environnement social et économique de plus en plus concurrentiel et brutal, doublé d’un Etat providence en déliquescence. Ces réponses sont différentes selon qu’on appartienne à une classe aisée ou populaire. Selon qu’on soit dans une dynamique supranationale ou nationale dans sa trajectoire socio-économique.

L’Angleterre organisait un référendum sur son appartenance à l’UE, avec en filigrane, l’enjeu des migrants intra-européens de pays moins riches, notamment Polonais, qui bénéficient d’aides alors qu’ils ne sont pas « citoyens britanniques ». Cameron et les conservateurs considèrent cela comme une inégalité au niveau national, à l’inverse, les institutions européennes voient plutôt cela comme une égalité au niveau supranational. Les Polonais étant européens ils doivent bénéficier des mêmes aides que les Britanniques »

La dynamique européenne actuelle, avec cette tension entre ces deux échelons du droit, pousse une certaine partie de la population européenne à se « replier sur soi ». Jean-Marc Ferry parle ainsi d’un besoin d’autonomie civique. De son côté, Nicolas Lebourg soulignait à juste titre « qu’après la perte de souveraineté nationale nous avons fini par avoir une perte de souveraineté populaire ». Après la chute du Mur et jusqu’en 2016, la paix n’est plus une condition suffisante pour légitimer l’Europe. La libre circulation a été dévoyée par l’absence de frontières européennes solides. Nous l’évoquions dans nos colonnes. Les phénomènes migratoires intra et inter européens ont été sous-estimés. La crise des migrants a montré à quel point l’Europe était désunie. Et vu la façon dont nos dirigeants continentaux ont géré les précédentes crises, dettes souveraines, la crise grecque ou l’Ukraine, on peut s’attendre au pire. Ce n’est pas tant Bruxelles mais Calais qui a sans doute joué une part importante dans ce Brexit. Malgré tout, les individus tiennent encore à leurs frontières, aussi rétrograde que cela puisse paraître.

Une absence de projet politique commun

Une grande partie de la presse française pleure, avec à sa suite les élites culturelles. Ce matin le metteur en scène du théâtre de l’Odéon évoque « un coup sur la tête » sur France Culture, parle de l’Europe des artistes, du métissage, de l’enrichissement par les autres. A sa décharge, son théâtre s’appelle le « Théâtre de l’Europe ». Un article de L’Obs titrait « Le Royaume-Uni est mort ce matin« . En cela ils sont représentatifs d’une élite culturelle qui s’est peu à peu déconnectée de la réalité de ce que vive la majorité des peuples. Ce qui frappe donc c’est l’impossibilité de lire ces événements en France. Il faut bien voir qu’en Angleterre, le Sun a appelé à sortir de l’Europe, clairement, ce qui est inimaginable dans l’Hexagone. A l’inverse, il est probable qu’en France, un nombre infini d’articles viendra critiquer le choix des Anglais, décrédibilisant leur vote, minimisant leur capacité à comprendre leur positionnement.

Ce n’est pas tant Bruxelles mais Calais qui a sans doute joué une part importante dans ce Brexit.

On constate que l’Europe n’a aucune identité culturelle. Cette absence se remarque sur les billets de banque avec des ponts, des architectures qui n’incarnent rien. Où sont donc passés Shakespeare,  Cervantes ou Hugo ? L’Europe n’a jamais eu pour but de construire un espace culturel commun. D’ailleurs, on observe que vouloir « faire aimer l’Europe », les appels au sentiment montrent la froideur d’un projet politique très complexe : économiquement, financièrement, socialement, fiscalement.

Les élites européennes nous avaient promis la croissance et la sécurité. Nous n’avons ni l’un ni l’autre. La réalité a quelque chose de confortable, lorsqu’on la prend en compte, on peut penser et agir avec efficacité. Depuis le début des années 1990, on a fait comme si elle n’existait pas. On constate qu’on n’a jamais vraiment  pris en compte ses éléments essentiels, et tout le monde redoute le fameux « effet domino ». Christophe Barbier, notre éditorialiste tout terrain, pour qui la réalité semble quelque chose d’assez accessoire, employait ce matin le mot de « guerre ». On se demande vraiment si nos leaders d’opinion ont bien compris la situation.

On observe aussi une certaine orientalisation de l’Europe. Un des membres historiques quitte le navire, en parallèle on a accepté que des pays, économiquement hétérogènes, rejoignent l’Union. Qu’est-ce que cela dit de cette institution, où les membres importants s’en vont, mais où l’on accepte des entités moins pertinentes pour le développement de l’institution européenne. Cela créé un certain nombre de problèmes, comme celui des travailleurs détachés, qui permet à un employeur français de faire travailler des individus avec le salaire et les droits du pays d’origine (Roumanie, Pologne, Slovaquie), bien évidemment beaucoup chers qu’en France.

Les élites européennes nous avaient promis la croissance et la sécurité. Nous n’avons ni l’un ni l’autre.

Certes l’Europe est fonctionnelle. L’intégration technique, technocratique a très bien marché. Mais c’est l’intégration politique qui est la clé, c’est-à-dire concrétiser le destin d’une communauté. Pour l’instant nous n’y parvenons pas, et le Brexit en est la conséquence. N’oublions pas que les pays européens ont fait face à des défis autrement plus dangereux. Les deux guerres mondiales, la menace nucléaire, la fin du bloc soviétique, etc… Par ailleurs, on ne peut pas dire que l’Angleterre était véritablement à l’intérieur de l’UE. Les cris d’orfraie d’une partie des dirigeants politiques sont de ce point de vue assez hypocrites. L’Angleterre n’a jamais considéré l’appartenance à l’UE comme une bénédiction. 

Enfin, le référendum portait sur une question cruciale, ce n’était pas une formalité pour le camp du oui, comme ce fut le cas en France pour le quinquennat. Il semble qu’en France, et plus généralement en Europe, nos dirigeants ne soient plus habitués à un peuple qui leur tient tête, c’est-à-dire qui ne va plus dans leur sens.

 

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Rémi Loriov

Rémi Loriov est un homme libre qui s'intéresse à tout. On dit souvent à son propos : "personne ne sait ce qu'il fait, mais il le fait très bien." Il aime les histoires.