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Veuillez par avance excuser le titre un peu racoleur, tâchons juste de nous souvenir que 8 internautes sur 10 ne lisent que ça. Il n’est pas utile de s’appesantir sur les failles du monde médiatique. Il existe, nous nous en contentons, et je n’ai aucune velléité d’y jouer un rôle ni de l’influencer de quelque manière que ce soit. D’ailleurs, cet article n’est qu’une interrogation, un questionnement sur ce qu’il est devenu. Je ne suis pas journaliste, ne le serai jamais. Je préfère me poser des questions.

Revenons sur les raisons et les répercussions de sa place atypique au sein d’une élite politico-médiatique qu’il ne cesse de critiquer, qu’il l’admette ou non. Qu’est-ce que l’élite ? Un groupe, toujours minoritaire, de personnes ayant, dans une société donnée, une place éminente due à certaines qualités, dispositions professionnelles, valorisées socialement.

Le journaliste : pour qui se prend-il ?

Rappelons aussi que la possession de titres de presse n’est pas imposable au titre de l’Impôt sur la fortune.

Un journaliste sera toujours plus valorisé socialement qu’un boulanger ou qu’un plombier, c’est comme ça. Cela renvoie à ce principe très français selon lequel les professions dites « intellectuelles » sont toujours mieux considérées socialement que les métiers manuels. Lorsqu’on dit « je suis journaliste », les yeux s’écarquillent, les questions fusent à notre endroit. Notons que cette valorisation sociale est inversement proportionnelle à l’utilité réelle dans une société donnée. Cela ne veut pas dire que le journaliste n’est pas utile, mais juste que l’être humain en société sera plus à même de contribuer à un groupe dans un rôle de producteur ou de façonnier. Un journaliste ou un consultant s’avère d’une utilité limitée lorsqu’une fuite d’eau inonde votre cuisine.

Reste qu’avec les changements induits par le Web, ce n’est plus le journaliste qui explore le monde mais le monde qui vient au journaliste, en tout cas la partie qui se trouve en haut de la pyramide médiatique, l’élite de l’élite en somme. Il est chargé de nous dire ce qu’est le monde, une mission sérieuse. De plus, devant la masse d’informations qui se présente, le nombre de petites gens désirant percer, désirant y arriver, afin de pouvoir porter leur message, il faut nécessairement que « l’information soit relayée » par les grands médias, pour sortir du lot. D’une part, les attachés de presse feront les yeux doux aux  hebdomadaires et magazines culturels à coup de déjeuner et autres place de concerts qui n’ont parfois rien à voir avec l’artiste ou l’écrivain qu’ils promeuvent. D’autre part, les petites mains, fraîchement sorties des écoles de Lille ou Paris fouilleront le net pour en sortir les histoires qui font le « buzz », aussi inintéressantes soient-elles. Nous y reviendrons.

Rappelons aussi que la possession de titres de presse n’est pas imposable au titre de l’Impôt sur la fortune. Nous nous permettons d’inclure l’article concerné, dont la clarté illuminera même les plus sombres interstices de la compréhension humaine :

« L’exonération d’impôt de solidarité sur la fortune prévue à l’article 885 I du CGI en faveur des droits de la propriété littéraire et artistique s’applique aux titres de journaux dès lors que ces derniers sont consacrés à la publication d’œuvres de l’esprit et peuvent être considérés, de ce fait, comme des œuvres collectives au sens de l’article L. 113-2 du code de la propriété intellectuelle. »

Les « œuvres de l’esprit » sont aujourd’hui possédées pour deux objectifs qui se rejoignent : la volonté d’échapper à l’impôt et la nécessité de ne pas voir des sujets qui concerneraient de trop près leur propriétaire. On n’est jamais trop prudent. Vous pouvez faire tout et n’importe quoi, mais si Médiapart déclare que vous êtes un méchant bonhomme, vous passerez par la case prison médiatique, une prison de haine et de répulsion. Cela nous permet sans doute de voir d’un œil plus informé les rachats de journaux et autres chaines de télévisions par nos milliardaires pétris de vertu et de bon sens. C’est bien connu, l’argent c’est le nerf de la guerre. On n’en parle jamais.  C’est tout le paradoxe: pour pouvoir mépriser l’argent, il faut en avoir un peu. C’est quand il manque qu’il règne en maître dans nos vies.

Aucun article de presse ne viendra expliquer les rouages de ce système. Vous ne pouvez demander à un magicien d’expliquer ses tours. Les points centraux de la critique de l’argent chez les journalistes se focalisent toujours sur les mêmes aspects : essentiellement les fraudeurs pauvres dans les journaux dits « libéraux » (RSA) ou les fraudeurs riches qui partent au sein du reste de la presse, environ 80% de la production journalistique (évasion fiscale, qui reste malgré tout légale, même si elle peut être considérée comme de l’ingratitude à l’égard d’un pays qui nous a aidé à réussir).

Bourdieu, même si ces travaux ont sans doute fait de lui un gourou, disait fort à propos, « qu’un journaliste, c’est quelqu’un qui lit les autres journalistes ».

On observe donc une dénonciation permanente de l’argent, tout en bénéficiant d’un abattement fiscal de 7 650 euros sur l’impôt sur le revenu. En cela il partage cette même défense dissimulée du privilège dû à une fonction spécifique. Le politique et le journaliste apparaissent comme les deux faces d’une même pièce, bénéficiant d’un certain nombre d’avantages, et finalement se soutenant sans s’en rendre compte dans les coups durs. Il devient dans ces conditions difficile de critiquer les gabegies de l’État : il faut savoir renvoyer l’ascenseur, c’est quand même la moindre des choses. Notons que Le Monde et Le Figaro ont chacun touché 16 millions d’euros en 2013. Ces subventions dont bénéficient les grands quotidiens s’ajoutent au cocktail fade et amer d’une presse qui se régurgite elle-même. Bourdieu, même si ces travaux ont sans doute fait de lui un gourou, disait fort à propos, « qu’un journaliste, c’est quelqu’un qui lit les autres journalistes ».

Si cette remarque date de 1996, il faut bien voir qu’aujourd’hui, avec la fameuse « révolution internet », c’est devenu véritablement la norme.  Quand le journaliste ne recherche pas  l’information brute, il se contente souvent de donner son avis sur l’information qu’il a lu, il commente. Car personne ne lit plus les journaux que les journalistes eux-mêmes. Nous avons non seulement élu des commentateurs, mais nous avons aussi des commentateurs en guise de journalistes en France.

Ces subventions dont bénéficient les grands quotidiens s’ajoutent au cocktail fade et amer d’une presse qui se régurgite elle-même.

Le journaliste à succès se caractérise d’abord par un ensemble de certitudes à toute épreuve. Toujours dans son droit, prompt à condamner, à corriger, il nous parle de liberté d’informer, de dire les choses. Le problème c’est qu’aujourd’hui, un commentaire polémique a bien plus de poids que la simple vérité ou une explication de la situation. Ce n’est pas la liberté d’expression qui est en cause, mais son utilisation. A quoi sert donc cette liberté d’expression ?

La morale au secours de l’info

Subsiste la morale, puisqu’il ne leur reste plus grand-chose à raconter, à rapporter. Ou peut-être que ça demande trop de temps ou trop de travail.

La morale peut être vue comme une sorte de science du bien et du mal, un ensemble de règles de conduite, considérées comme bonnes de façon absolue. Cette morale, on se l’applique à soi-même, sinon on tombe dans le jugement. Par conséquent, lorsque le journaliste nous intime l’ordre de désigner ce qui est bien ou mal selon son jugement, on a tendance à ne pas suivre sa grille de lecture. Cette tendance à remettre en cause son analyse est nourrie par un questionnement permanent sur sa légitimité à nous dire ce qu’il faut penser.

On ne cherche plus à analyser les éléments politiques ou sociaux d’envergure pour leur donner une signification. Auparavant, nous pouvions faire la différence entre les journalistes et les éditorialistes. Aujourd’hui, tous les journalistes sont des éditorialistes.

Est-ce qu’internet, la technologie, la facilité d’accès à une information luxuriante, ont-ils rendu le journaliste moins rigoureux ? On peut se poser la question tant les « contenus » semblent insipides. En raison de ce trop-plein d’info, le journaliste, en tout cas le journaliste reconnu et reconnaissable, se réfugie vers des pirouettes rhétoriques  pour intéresser le spectateur, le lecteur ou l’auditeur.

Auparavant, nous pouvions faire la différence entre les journalistes et les éditorialistes. Aujourd’hui, tous les journalistes sont éditorialistes.

Encore faut-il choisir des informations pertinentes. C’est ici que la machine s’emballe. Constamment connecté, je vois parfois une information anecdotique sur mon flux. Ici, une jeune femme se photographie essayant un pantalon chez H&M. Cette même information est ensuite analysée et repackagée par Slate ou Huffington Post, ces gloubi-boulga « collaboratifs » (collaboratif, un synonyme pour information gratuite, le nerf de la guerre vous dis-je !), nous expliquant son impact sur la société et sa dénonciation de l’ordre établi.

Cela résume ce que l’information est devenue aujourd’hui. Comment en est-on arrivé là ? Avec tous ces outils technologiques et techniques de recherche d’information, comment peut-on en extraire des choses si futiles et avec aussi peu d’intérêt. Mais comme on dit c’est « viral », donc il faut en parler. Vous allez me répondre que le culte de la minceur c’est horrible et que c’est important d’en parler, certes. Mais je crois que ça fait des décennies qu’on nous le rabâche. Ça n’est ni novateur, ni ne permet d’augmenter notre degré de compréhension du monde.

On penserait que, normalement, étant les seuls dépositaires de leur outil de travail, et que comme dit plus haut, les informations viennent à eux, ils relayent, ils sont capables de la filtrer pour en retirer le plus grossier ou sans intérêt. C’est l’inverse qui se produit. Nous sommes dans la dictature de l’anecdote.

Quand les opinions prennent le pas sur le questionnement

Ce ne sont plus les informations qui façonnent notre vision du monde, dans une configuration idéale de ce que serait le journalisme, mais essentiellement des opinions émises qui peuplent nos esprits et polluent notre jugement.

Les conséquences sont inquiétantes. Ce ne sont plus les informations qui façonnent notre vision du monde, dans une configuration idéale de ce que serait le journalisme, mais essentiellement des opinions émises qui peuplent nos esprits et polluent notre jugement.

Nous sommes piégés par les opinions, les émotions, les humeurs, et cela se ressent dans les appréciations qu’on peut avoir sur les informations reçues. Ainsi lorsque l’article ne nous plait guère, on dira qu’il n’est pas rigoureux, ou qu’il a omis des choses. Lorsque l’article énonce des faits qui font écho à notre sensibilité, on acquiescera.

Notre façon de voir ne dépend donc plus de l’information reçue, mais de nous, dans un cercle vicieux égotique.

Cela pose la question suivante :  doit-on se faire une opinion sur la base d’information brute ou sur la base d’autres opinions de journalistes précédemment exprimées, mieux distribuées car bénéficiant de l’aide de l’outil médiatique ?

Prenons l’exemple du Brexit, qui rappelle d’ailleurs la campagne référendaire de 2005, et l’exemple du 1 Hebdo et  son numéro spécial. Outre le sous-titre prétentieux du titre se proclamant « objet de presse hebdomadaire », ce dernier tweete en vous assurant que ce numéro vous aidera à « vous faire une opinion ». Un article porte le titre suivant « L’Europe, plus que jamais notre avenir ? ». Il suffira au lecteur favorable à la cause de retirer dans son esprit le point d’interrogation, qui devient superflu avec une tournure de phrase de ce genre. Comme expliqué plus haut, on ne cherchera jamais à voir du côté de ceux qui ne sont pas d’accord avec vous.

Nous parcourons le numéro, et tombons sur un Pourquoi il faut croire en l’Europe ? avec un texte de Zweig sur le sentiment européen. Encore une fois,  une certaine élite fait appel à d’autres élites disparues qui ont tenté d’insuffler le sentiment de l’Europe à une population laborieuse d’hommes et de femmes qui avaient sans doute « d’autres chats à fouetter ». C’est cocasse, car finalement, on vous donne son opinion pour vous faire votre opinion, rendant impossible le travail de traitement de l’information.

Nous ne disons pas ici que la construction européenne est entièrement mauvaise, il y a des côtés positifs, comme la liberté économique et de circuler. Simplement, il s’agit d’avoir un minimum de déontologie et faire savoir qu’on fournit un point de vue, sans le déguiser en analyse approfondie.

Je dirais pour finir qu’il s’agit non pas de parvenir à bien penser, c’est à la portée du premier venu, mais à mieux penser. Penser mieux signifie avoir accès à une information non biaisée, non trafiquée, diversifiée dans ces sujets, ouverte sur le monde et qui cesse de donner le beau rôle à celui la déclame. Autrement dit, une info non plus pour soi ni pour se mettre en avant, mais permettre au citoyen français de saisir les enjeux importants du monde. Mais le journaliste s’est mué en fonctionnaire au service de l’Etat. Depuis Albert Londres, il semble que nous avons grandement reculé sur ce sujet. « Internet a repris le flambeau du mauvais journalisme ».

 

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Rémi Loriov

Rémi Loriov est un homme libre qui s'intéresse à tout. On dit souvent à son propos : "personne ne sait ce qu'il fait, mais il le fait très bien." Il aime les histoires.