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Tour à tour peintre, cinéaste, écrivain, ou plutôt « écrivaine » comme elle aime à le préciser, Nora Hamdi est tout simplement une artiste dont la sensibilité se déploie dans différents champs d’expression. Avec La Maquisarde (Editions Grasset), elle revient sur la guerre d’Algérie et rend hommage à l’engagement de sa mère durant cette période tumultueuse.

Julien Leclercq : Vous publiez « La Maquisarde », roman qui est un hommage à votre mère, à travers la guerre d’Algérie. Pourquoi avez-vous choisi cette époque pour écrire ?

Nora Hamdi : La Maquisarde est effectivement un hommage à la résistance de ma mère qui ressemble à celui de toutes les femmes populaires algériennes pendant la guerre et à celles disparues et mortes dans l’oubli. J’ai choisi cette époque car elle fait partie de mon passé, un passé que je porte, comme beaucoup de Français d’origine algérienne et Français de souche. Mon travail est aussi de mettre en lumière les histoires du passée pour mieux aborder le futur…

JL :  Sur quoi vous basez-vous pour votre récit, l’imaginaire, les témoignages de votre mère, les documents historiques ?

Nora Hamdi : Je me suis basée sur les témoignages de ma mère, mon oncle (ancien maquisard), ma tante, ainsi que toutes les anciennes femmes de cette génération que j’ai rencontrées. Aussi, sur des témoignages de femmes dans des livres historiques, et films documentaires.

JL: Ne trouvez-vous pas cela difficile d’écrire sur cette période alors que la lumière est loin d’être faite sur celle-ci ?

Nora Hamdi : C’est justement parce que la lumière est loin d’être faite qu’il est nécessaire d’en parler afin de l’éclairer. C’est difficile de l’aborder car peu en parle de façon objective. Si on en parle sans tabou et juste en tant que faits historiques, c’est facile. Et cela évitera les amalgames, c’est en connaissant son passé historique que les Français d’origines algériennes seront plus fort dans leurs têtes, comme le sont les Français de souche, car eux, depuis enfants, à l’école on leur apprend leur propre Histoire, ce qui n’est pas le cas des enfants d’immigrés algériens…

JL : Pourquoi est-ce si important pour vous de transmettre cette histoire ?

Nora Hamdi : Le temps des tabous et autres indigestions de l’histoire doit se terminer car les générations d’après cette guerre et celles de maintenant doivent connaître ces faits historiques pour se construire. L’Allemagne a fait ce travail avec la France. La France doit faire de même avec l’Algérie. C’est important pour apaiser le vivre-ensemble, ce n’est pas en mettant sous silence ce passé que l’on va avancer, bien au contraire, c’est une bombe à retardement que de cacher le passé sous peine de soi-disant ré-ouvrir des plaies, je n’y crois pas. Dans ce projet, on ne fait que manipuler l’histoire à des fins politiques…

  Passer sous silence ce passé qui unit, inexorablement la France et l’Algérie est une façon d’ignorer ce passé

JL : A plus large échelle, considérez-vous votre roman comme un roman historique, biographique ?

Nora Hamdi : Ma maison d’édition a défini mon livre comme « essai », car je me base sur le parcours de ma mère et des faits historiques. Et c’est juste, comme cela est juste aussi, de le considérer comme roman historique. En ce qui me concerne, je n’ai pas mis de « case » pour ce livre car c’est la première fois que je n’invente rien. Ma création est juste au niveau de l’écriture, la façon de me mettre dans la peau des personnages. La construction du récit est basée sur des histoires ayant existé et des personnages inspirés de mes éléments récoltés, ensuite mon travail de romancière est d’embarquer le lecteur dans une fiction.

JL : Quel est votre regard sur les relations actuelles entre la France et l’Algérie ?

Nora Hamdi : Je pense qu’il existe un malaise avec justement ce passé que certains manipulent en mettant le mot «  tabou » où encore indigestion de l’histoire, sur ce passé que l’on a en commun. Passer sous silence ce passé qui unit, inexorablement la France et l’Algérie est une façon d’ignorer ce passé, une façon de ne pas reconnaître ceux qui se sont battus pour l’indépendance. Il est important de faire la lumière sur cette guerre afin que certains politiques (extrêmes) ne manipulent pas cette histoire à des fins politiques.

JL : Quand vous voyez les supporters algériens défiler dans les villes, pouvez-vous comprendre que cela puisse gêner les autres habitants ?

Nora Hamdi : C’est de la joie, de la fierté, en quoi cela est mal ? Quand il s’agissait à l’époque de drapeaux italiens que je voyais lors des victoires, cela ne suscitait pas tant de réactions, c’est donc bien la preuve que certains ont un problème avec l’Algérie et donc son passé…

JL : Ne pensez-vous pas, justement, qu’en vous en prenant par exemple à l’armée française dans votre roman, vous pourriez participer à une forme de récupération ?

Nora Hamdi : Non, c’est le contraire. Mon travail d’écrivaine est aussi de relater les faits et témoignages qui ont existé. Ce n’est un secret pour personne que l’armée a manipulé et caché certaines situations comme par exemple les tortures et autres. Le colonialisme n’a fait que détruire et créer des dégâts, des haines, des victimes comme les harkis manipulés par l’armée, en les obligeant à collaborer. Et je ne parle pas des «Appelés», ces Algériens pris de force, contre leur gré, dans l’armée française pour combattre d’autres algériens. Sans oublier ce grand nombre de soldats français qui ont découvert la situation à travers leur service militaire, on ne les a pas prévenus que c’était la guerre en Algérie. Beaucoup de militaires ont témoigné de cela, comme par exemple Marc Garanger, la personne qui a fait la photo qui illustre la couverture de mon livre. Il était envoyé en Algérie pour faire son service militaire, et là-bas, il a découvert l’horreur et étant chargé de prendre en photo les gens des camps pour faire leurs papiers d’identité, il a pu dénoncer ces horreurs. Il y a aussi Germaine Tillon, ancienne résistante, qui a été manipulée par l’armée, elle était envoyée pour négocier mais elle a été trahie par l’armée. D’ailleurs elle a dénoncé la façon dont l’armée passait sous silence la vraie situation, elle en parle dans un de ses livres….

JL : Au niveau purement littéraire, quelles sont vos influences ?

Nora Hamdi : Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Georges Sand, Françis Jeanson, Kateb Yacine, Marguerite Duras, Hubert Selby, Jane Austen, Guy Debord, James Ellroy …

JL: Songez-vous à une adaptation au cinéma ?

Nora Hamdi : Si j’ai l’occasion, j’adorerais tourner en Algérie….

En savoir plus :

Se procurer « La Maquisarde » (Grasset)

Une interview de Nora Hamdi sur TV5 Monde

Le site de Nora Hamdi

 

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.