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Les médias n’ont de cesse de faire l’éloge des « vrais jeunes », ces « 80 ans et plus qui nous bluffent » pour reprendre une manchette du magazine Le Point. Les vieux sont partout, ont tous les pouvoirs et peuvent tout se permettre, c’est normal à leur âge ma bonne dame. Christophe Bérurier rentre dans le lard de ces vieux sages qui veulent laisser leur empreinte.

 

Les progrès de la médecine et de la science avaient annoncé la couleur. L’espérance de vie augmente, les vieux  se multiplient.  Nées dans la première moitié du vingtième siècle, les personnes dont nous parlons sont ancrées dans l’actualité de notre pays, faisant office de pères fondateurs, de figures tutélaires plus ou moins encombrantes pour les femmes et les hommes plus jeunes qui cherchent à marcher sur leurs plates-bandes. Le plus sage est bien Stéphane Hessel. Avec son très court Indignez-vous, le vieillard a reçu un succès critique, public, extraterrestre et tout ce que vous voulez.

 L’auteur passe trente pages à expliquer pourquoi nous devrions tous nous indigner et illustre son propos par son exemple. L’une des rares critiques qui a été faite à ce chapitre de livre est qu’il ne tenait pas compte du caractère  transitif du verbe indigner. Dans la vie on ne s’indigne pas comme cela, on doit s’indigner de quelque chose ou contre quelque chose. L’indignation est une réponse, pas un état. Stéphane Hessel  nous invite à nous indigner d’on ne sait quoi ni pourquoi. Il est vrai que son projet n’a comme défaut majeur que son manque d’intérêt.

Cependant Hessel mérite une palme, celle du premier vieil homme à avoir été aussi admiré. Il montre une chose : il est dorénavant possible d’être à la mode malgré ses 90 hivers au compteur.

Assez vieux pour avoir pu s’indigner face à l’occupant nazi, l’auteur prend ensuite la défense de la Palestine dans le conflit face à Israël. Il s’est indigné, n’a pas changé la face du monde et a fait disparaître les compléments d’objet. L’indignation comme valeur ne mène à rien tant elle est récupérable et manipulable. Cependant Hessel mérite une palme, celle du premier vieil homme à avoir été aussi admiré. Il montre une chose : il est dorénavant possible d’être à la mode malgré ses 90 hivers au compteur.

De l’hesselisation

Stéphane Hessel est entré dans l’Histoire des puissants, inventons un nom commun qui sonne mal à partir de son patronyme. La Hesselisation serait donc le fait pour un homme arrivant au crépuscule de son existence d’écrire un très court ouvrage qui laissera une dernière trace indélébile, qui fera autorité, qui montrera le génie de l’auteur à comprendre son époque.

 À travers ce livre, Michel Serres semble montrer que lui seul a compris ce nouvel être : Le Jeune du début du XXIème siècle. 

Dès lors, on remarque autour de nous la présence peu discrète d’ouvrages et d’auteurs pris en flagrant délit de séduction. Le but est clair : plaire au plus grand nombre en montrant sa compréhension parfaite et totale de l’époque. Depuis environ un an, Michel Serres est au mieux de sa forme. Le livre de quatre-vingt pages Petite Poucette se vend très bien et l’auteur fait un parfait communiquant. Dans cet ouvrage, Serres dresse le portrait d’une jeune d’aujourd’hui. Pour résumer, cette petite Poucette est une jeune femme car les féministes ont gagné apparemment une sorte de guerre, elle n’apprend plus rien car elle sait tout grâce au numérique, elle n’a pas vécu « d’expériences vitales » contrairement à ses camarades issues de « pays moins nantis » que la France (p.10). Elle est un nouvel être qui doit tout réinventer puisque ni elle, ni ses professeurs n’ont vécu la guerre (p.8).  À travers ce livre, Michel Serres semble montrer que lui seul a compris ce nouvel être : Le Jeune du début du XXIème siècle. Cette compréhension est l’objet d’une grande partie du livre.

Paradoxe : plusieurs fois dans l’ouvrage et dans les nombreuses entrevues qu’il a accordées l’auteur explique qu’il sait de quoi il parle puisqu’il est enseignant. Précisons d’avance qu’il enseigne à l’université Panthéon Sorbonne depuis 1969 et à la Standford University (USA) depuis 1984. Mais à la lecture du petit livre, les professeurs et l’école de petite Poucette s’en prennent plein la poire.  Serres explique que petite Poucette est déconcentrée, bruyante, prisonnière de l’école et des enseignants qui la contraignent à rester assise et à écouter. Tel un formateur de formateur des IUFM — seront ils les mêmes dans les EPLE de V. Peillon ?— Serres exige la fin des « classes classifiées ». Cela ne veut rien dire, mais cela sonne. Pour l’auteur le bavardage est décrit comme la libéralisation de la parole et du corps de petite Poucette. L’enseignant ne peut plus imposer son savoir car celui-ci est disponible sur Wikipédia, il doit apprendre de ce que Serres appelle « l’enseigné », pour un échange total et réciproque. En somme les enseignants sont nuls et l’école ne sert plus à rien. Mais il semble que Michel Serres et moi-même ne parlons pas de la même école.

Le philosophe ne propose évidemment rien de concret concernant Petite Poucette. Son message apparaît clair à la page 23 du livre : « J’ai toujours respectueusement aimé les petites Poucettes ». Serres est en adoration devant une jeunesse qui ne lit pas, et qui ne le comprendrait même pas, preuve que Wikipédia ne fait pas tout. En écrivant ce livre qui ressemble plus à un compte-rendu de conversation, Serres essaye de plaire à ces petites Poucettes qu’il admire tant, à devenir un exemple pour eux. Plusieurs fois il le reconnaît, il se sent un découvreur de nouveaux Rabelais en puissance face aux docteurs sorbonicoles qui ne comprenaient rien à Pantagruel et qui ne comprennent rien aux petites Poucettes d’aujourd’hui.

Les clampins de la licence poétique

Un  dernier pour la route. Bernard Pivot est très connu. Il est une personnalité du monde littéraire depuis longtemps. Bouillon de Culture, La Dictée, Apostrophes, Double Je sont autant d’émissions dont les archives exceptionnelles sont régulièrement consultées sur Internet. Pivot a fait connaître de très grands écrivains et a fait des rencontres exceptionnelles. Evidemment se croire romancier après avoir fréquenté d’aussi grands auteurs serait très risqué pour lui. Il est donc devenu le chantre des formes moins classiques. Au lieu de se lancer dans ses mémoires, il écrit une sorte d’autodictionnaire : Les Mots de ma vie. Il sait que sa vie est remarquable et tient à garder certaines choses pour lui, cela se comprend. Sauf que depuis l’arrêt des dictées, Bernard Pivot n’était plus trop visible, on l’oubliait un peu, il commençait à faire parti des meubles de l’Institut National de l’Audiovisuel. Qu’à cela ne tienne, comme aurait pu le faire un Michel Serres tonitruant, Pivot s’ouvre un compte Twitter et nous livre à longueur de journées ses pensées  et autres aphorismes dégoulinants d’autosatisfaction personnelle.

Il est vrai qu’un homme de sa génération qui ne rejette pas en bloc l’innovation technologique que représentent les réseaux sociaux, Twitter notamment, est quelque chose qui doit être porté à son crédit. Il est vrai qu’en faisant cet usage du réseau social déjà cité, Pivot redonne leurs lettres de noblesses aux formes courtes ; les haïkus, aphorismes, ou encore les nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon qui iraient très bien dans la limite des cent quarante caractères.

Hélas, il y a un  os : Pivot ne se satisfait pas de cette limite. Cent quarante caractères c’est parfois trop court, l’auteur publie plusieurs tweets à la suite en les numérotant pour que ses lecteurs suivent bien le fil de ses réflexions. En somme Pivot ne joue pas le jeu malgré un remarquable effort d’orthographe, notion parfois ignorée sur la toile.  Drame : Bernard Pivot ne faisait pas que perdre son temps sur Twitter. En mai 2013 le visage de l’auteur devint de plus en plus visible. Il publiait un recueil de tweets intitulé Les Tweets sont des chats. Métaphore incompréhensible ou jeu de mot raté sur la notion de forum de discussion « tchat », l’homme qui tweete plus vite que son ombre vient de trouver un bon filon. Il vend des livres, ajoute un titre à sa bibliographie, prépare certainement une suite à ce recueil et comble du luxe il montre aux jeunes qu’il tweete lui aussi. Ceux qui l’avaient oublié le redécouvrent et ceux qui ignorent les réseaux sociaux, découvrent à quel point Bernard Pivot est branché. Bravo Bernard.

Ces trois exemples ne sont évidemment pas les seuls. Nombreux sont ceux et celles qui arrivant à un âge avancé semblent vouloir redorer leur blason, retrouver leur notoriété passée, et comble de notre époque, ils ont tous une même cible : il faut plaire à la jeunesse ou mourir avec les vieux.

L’auteur de cet article renvoie à la lecture des ouvrages cités ainsi que du livre de Regis Debray Le Bel Age et l’article de Julien Gautier sur Petite Poucette visible sur la revue numérique Skhole.

 

 

 

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Christophe Berurier

Christophe Berurier est professeur. Il aime les mots et le vélo.