La chronique hebdomadaire de Christophe Bérurier, professeur de français en ZEP.

Semaine du 26 au 30 mai

Lundi

Lendemain des élections européennes. Le Front National a gagné. Dans la salle des professeurs, personne ne parle de ce scrutin de toute la journée.

Les conseils de classe de troisième trimestre approchent. Je rédige les appréciations et valide les compétences du socle commun pour les élèves de troisième. Ce socle de compétences doit être maîtrisé par tous les élèves à la fin de leur scolarité au collège. Si un élève n’obtient pas la validation de ce socle, c’est que, selon la logique officielle, l’équipe enseignante a mal fait son travail.

Je demande au chef d’établissement si l’on doit accorder la validation du socle à un élève qui n’aurait obtenu que la moitié des étapes dans une compétence. On me répond que l’on fera du cas par cas pendant le conseil de classe et que cela dépendra de l’élève. Je fais donc le choix de laisser en suspens la validation pour quelques élèves.

Mardi

Jour de l’arrêt des notes pour les troisièmes. J’ai besoin d’une dernière note pour compléter les moyennes du trimestre. Les élèves ont donc une rédaction de brevet à faire. Pour la première fois depuis la rentrée de septembre, je n’ai pas à faire cesser le contrôle pour obtenir le silence, ni à ramasser les carnets de correspondance. Les élèves sont sérieux et travaillent avec énergie mais sans méthode. À la fin de l’heure je leur ai fait remarqué cette concentration inhabituelle.

« Oui mais là, Monsieur, c’est la dernière note, et puis le sujet nous a inspirés. »

Pour certains élèves, réussir la dernière note, c’est rattraper toute une année. Ils sont sortis satisfaits.

Dans la salle des professeurs, une collègue de Sciences et Vie de la Terre nous apprend que l’un de ses élèves de quatrième, inscrit en section football, s’est présenté en classe avec une tenue religieuse, un qamis. La loi stipulant que « le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit », la collègue a demandé à l’élève d’enlever son qamis, ce que l’élève a fait après avoir tenté de négocier :

« Mais madame, j’ai le droit, c’est ma robe d’homosexuel en fait, depuis le mariage pour tous on a le droit, c’est comme la journée de la jupe, a-t-il dit en souriant ».

Après avoir discuté de son attitude avec le professeur d’EPS, j’apprends que l’élève va certainement perdre sa place dans la section football du collège.

Jeudi

 Jour férié. Je termine de rentrer mes appréciations depuis mon domicile.

Vendredi

Un élève de quatrième entre dans mon cours alors que je suis à la porte et les accueille en les saluant. Je lui demande de se calmer pour pouvoir travailler correctement, il me répond la formule suivante : « ouais ouais ma gueule ».

Conseil de classe de troisième. Sur vingt quatre élèves, environ quinze ont demandé un passage en seconde générale. Sur ces quinze élèves, seuls quatre ont eu accès à leur demande.

À la fin du conseil de classe arrive le moment de la validation des compétences. Le chef d’établissement me demande pourquoi je n’ai pas validé la compétence pour certains élèves. Après lui avoir rappelé que c’était l’objet de ma demande lundi dernier, je lui explique que n’ayant eu que la moitié des étapes validées je ne savais que faire.

En quelques minutes, les compétences de tous les élèves de la classe ont été validées. Deux élèves qui ont séché le cours d’EPS pendant tout le trimestre ont eu, eux aussi, toutes leurs compétences validées.

Le professeur de Éducation Physique et Sportive s’est levé et a demandé si c’était une blague.

  Semaine du 2 au 6 juin

Lundi

Conseil de classe de l’une des troisièmes. Je termine ma journée de cours à midi et le conseil commence à 17h. J’attends donc cinq heures au collège. N’ayant pas de salle attitrée, je me fais déloger de trois salles différentes où je m’étais installé pour lire et travailler.

Durant le conseil de classe j’ai parlé environ quarante secondes pour faire une présentation de l’ambiance de travail.

Mardi

Conseil de classe d’une quatrième. Des élèves avec moins de cinq sur vingt de moyenne générale passent en classe de troisième.

Pendant la récréation un collègue se plaint du retour d’un élève en classe ; après une exclusion d’une semaine, il se fait à nouveau remarquer, il a été exclu du premier cours de la journée.

Jeudi

Un collègue dont j’utilise la salle le jeudi après midi vient me parler :

« Tu prends la salle 8 toute à l’heure c’est ça ?

 — Oui comme tous les jeudis, je réponds.

— Tu verras, il y a de moins en moins de chaises… Désolé, mais les élèves n’arrêtent pas de se balancer, donc les chaises se cassent, m’annonce-t-il.

— Bah je ne sais pas, tu sanctionnes quand tu les vois faire…

— Oui mais tu sais, m’explique le collègue, ils sont en troisième, c’est un peu compliqué à gérer. »

En arrivant dans la salle je compte dix-neuf chaises pour vingt quatre élèves. Je visite discrètement quatre salles environnantes, pour avoir le bon compte.

Un garçon de troisième a séché mon premier cours de la journée. Il arrive dans le couloir à la fin de l’heure et entre en classe comme si de rien n’était dès la sonnerie. Il porte un t-shirt où l’on peut lire l’inscription « fière de mes racines ». Je lui fais remarquer la faute d’accord en lui expliquant que le mot « fier » ne prend pas de –e s’il est au masculin. Il ne comprend pas.

Vendredi

Jour de l’anniversaire du débarquement des alliés en Normandie. Arrivé à huit heures du matin, je demande à mes collègues d’histoire :

« Alors, vous allez parler du D.Day ou quoi ?

— Ah oui, j’en parle un petit peu, me répond un collègue d’une cinquantaine d’années, mais bon, vraiment pour marquer le coup après, si je n’ai pas le temps…

— Pas du tout, reprend sa voisine, jeune collège d’une trentaine d’années, ce n’est pas au programme de mes classes, et puis ils ne font pas la différence entre la première et la seconde guerre mondiale alors tant pis… De toute façon je n’ai pas fini mon programme.

— Attends, on s’en fout, tu prends quinze minutes pour leur en parler, ai-je proposé. Si leur professeur d’histoire ne leur en parle pas qui va le faire ?

— Je préfère quand même finir mon programme. »

Attaché à ce que nos élèves entendent parler à l’école de ces événements nationaux que l’on commémore, j’ai pris quinze minutes par cours pour rappeler le contexte et pour décrire le débarquement. Des élèves de troisième, qui ont pourtant étudié la seconde guerre mondiale cette année m’ont remercié car ils avaient enfin compris pourquoi c’était important.

Christophe Bérurier

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Christophe Berurier

Christophe Berurier est professeur. Il aime les mots et le vélo.