Voter ou ne pas voter telle est la question. Aujourd’hui le vote pour la présidentielle semble se figer autour de trois candidats, François Fillon, Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Exit Benoît Hamon. Pour autant, décider de ne pas choisir parmi eux trois est perçu par de nombreux observateurs comme le signe d’un soutien dont on tairait le nom, au Front National. 

Le paysage politique actuel est limpide. Aux déçus du hollandisme auxquels s’ajoutent les ralliements de nombreuses personnalités, tout l’électorat de gauche ou presque adoube la personne d’Emmanuel Macron. Cet unanimisme est le fruit d’un savoureux mélange de votants qui renient leurs partis au nom de la France, qui acceptent le choléra pour faire reculer la gale, qui entrent dans un monde plus libéral au nom de l’égalitarisme, qui acceptent le mot populisme dans la bouche de Macron quand ils le refusent dans celles de Mélenchon ou de Marine Le Pen, qui admettent enfin que la culture française n’existe pas, les portraits de Marianne et de Jaurès sur leur bureau. 

« Qu’importe. L’on vous somme de choisir sous peine de s’abattre sur vous l’opprobre, le déshonneur, la honte ».

Quid des autres ? Entre les partisans de François Fillon et son programme thatcheriste digne des années 80, comme pour mieux attendre la naissance d’un contre mouvement Punk en France, ou encore celui de Marine Le Pen qui trouve sa pensée dans la rubrique des faits divers du Parisien, aucun d’entre eux ne trouvent grâce au yeux de nombreux électeurs français. De futurs abstentionnistes.

Mais alors, voilà que s’apprête à fleurir partout en France et dans les médias la question du refus de voter, et des conséquences que cela aurait sur l’élection présidentielle. Et les discours naissants reprennent à l’unisson le propos par lequel ne pas voter reviendrait à voter Marine Le Pen. Comme pour éculer encore et encore la technique de culpabilisation des citoyens français. La responsabilité n’incombe pourtant pas aux votants, mais aux candidats et à leurs programmes. Qu’importe. L’on vous somme de choisir sous peine de s’abattre sur vous l’opprobre, le déshonneur, la honte. Les moralistes pointent du doigt comme pour mieux inverser le processus : victimiser les présidentiables et accuser les votants, ceux-là mêmes qui ne respectent pas leurs aïeux ayant lutté dignement pour ce droit. Les moralistes savent faire appel à l’Histoire quand ils le souhaitent et la nier au nom d’un passéisme dévolu. 

De la culpabilisation de l’abstention 

La technique qui consistait naguère à jeter l’opprobre sur les électeurs qui votaient « mal » n’est plus utilisée pour les sympathisants du Front National. La partie est perdue. Désormais, les citoyens désireux de voter pour Marine Le Pen s’affichent sans honte, et sont même fiers de défendre leur cause. Il convient à présent de culpabiliser, non ceux qui iront mais ceux qui n’iront pas voter. Si le cours d’initiation à la morale n’a pas fonctionné avec les citoyens engagés, il se doit de réveiller les instincts les plus nobles chez ceux qui ne savent pas, chez ceux qui ne choisissent pas, chez ceux qui ne veulent pas choisir. Ne pas choisir c’est donc choisir le mal. Ne pas s’engager c’est accepter de fait ceux qui s’engagent contre vous. La définition même de la collaboration passive. Les abstentionnistes ne feraient pas barrage au FN, ils seraient des collabos qui s’ignorent. Refuser, dans le silence, le choix qui nous est donné, par manque de moyens, et de présidentiables légitimes est interdit. 

« Si le silence est considéré par beaucoup comme une marque d’assujettissement, il est pourtant la marque d’une inaction qui symbolise un désarroi, l’hésitation permanente et le sentiment d’une politique désincarnée ».

Non, ne pas voter, aller à la pêche ce dimanche 23 avril comme le laisse entendre Henri Guaino, n’est pas une marque de collaboration passive, elle est simplement synonyme de ras-le-bol d’une classe politique qui n’est plus écoutée par les Français. Ne pas se reconnaître dans les représentants du « système », ou de ceux qui se prétendent « hors système », ce n’est pas faillir à son devoir de citoyen, ce n’est pas adouber la présidente du Front National, c’est avant tout laisser son engagement au placard, par manque de présidentiables cohérents et légitimes.

C’est oeuvrer au nom d’une résistance passive, pour reprendre des termes chers aux nostalgiques des années 40. Si le silence est considéré par beaucoup comme une marque d’assujettissement, il est pourtant la marque d’une inaction qui symbolise un désarroi, l’hésitation permanente et le sentiment d’une politique désincarnée. 

C’est laisser le soin aux autres de décider du sort de la France, non par manque d’envie, mais par une volonté de se désengager, d’être indifférent au nom d’un scepticisme assumé.

C’est admettre que douter n’est pas douteux.

Liens

Pourquoi je voterai Merleau-Ponty en 2017

Qui seront les abstentionnistes 2017 ? (Europe 1)

Pourquoi l’abstention peut-elle faire basculer la présidentielle ? (Le Monde) 

 

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Andrés Rib

Ancien de la Sorbonne. Professeur de Lettres. Aime le Balto, et la Philo.