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Après Soldats de Jésus, une enquête sur les évangélistes en France parue en 2013 chez Fayard, Linda Caille publie Les Cathos chez Tallandier.

Durant ces deux années d’enquête, la journaliste a sillonné la France pour rencontrer ces catholiques qui, chacun à leur manière, vivent une foi et une citoyenneté dans un pays en proie aux difficultés que l’on sait. Un livre passionnant qui éclaire d’un jour nouveau cette religion qui demeure la première de France. Entretien.

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Tout d’abord, pourquoi avoir choisi d’enquêter sur les « Cathos en France » ? Est-ce en raison de ce regain d’intérêt politique pour les chrétiens ?

En tant que journaliste, je suis les questions religieuses en France et dans le monde depuis 2004. Après avoir publié un premier essai sur les raisons du succès des protestants évangéliques en France (Soldats de Jésus, Fayard, 2013), je voulais mener une enquête de société plus vaste. En 2013, j’ai suivi le phénomène La Manif pour tous. À l’époque, les médias généralistes ont vu dans ce mouvement l’expression de tous les catholiques alors que 40% d’entre eux étaient favorables au mariage des personnes de même sexe. J’ai voulu comprendre qui sont ces citoyens « de base ». Certains confrères journalistes donnent la parole aux « musulmans modérés », quant à moi, je suis partie à la rencontre des « catholiques modérés » comme Simon Besnard, président du Mouvement rural de jeunesse chrétienne (MRJC) qui veut devenir paysan ou Véronique, laïque consacrée et éducatrice spécialisée.

Concernant votre méthode, vous avez sillonné la France pour rencontrer ces différents catholiques avec quelle idée au départ, démontrer la vitalité de l’Église ou enquêter sur les raisons d’une déchristianisation ?

Ni l’un ni l’autre… En France, les religions sont souvent abordées sous l’angle théologique ou culturel. Ce sont souvent des intellectuels qui en parlent. Ce n’est pas ma démarche, je suis reporter. Je voulais donner la parole à des citoyens qui se définissent comme catholiques. Je souhaitais qu’ils me décrivent comment leur foi leur inspire des choix de consommation, des engagements associatifs et, de plus en plus, des réorientations professionnelles. Chez les catholiques, la foi est la même mais les modes de vie diffèrent. Voilà ce que je souhaitais rendre à travers des reportages de terrain et des portraits, dans des centres urbains comme à la campagne, à Lille comme à Toulon.

« Ils décrivent leur foi comme une ressource existentielle et pas seulement comme un héritage familial ou un vernis intellectuel ».

Dès le début de votre ouvrage, vous montrez que le nombre de mariages religieux (147 146 en 1990 contre 61 815 en 2013) et de baptêmes d’enfants (472 130 à 277 639) ont baissé. Pourtant, après lecture de cet ouvrage, j’ai l’impression que ce qui demeure la première religion de France connaît un certain dynamisme ?

Je privilégie des témoignages de personnes engagées comme celui d’Aurélie Farcy, salariée du Secours catholiques à Lyon, Marie Payen salariée du diocèse de Valencienne ou Rina Rajaonary, présidente de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) et dont l’une des principales activités est d’encourager les jocistes à voter, elle dont la nationalité est Malgache.

Je donne aussi la parole à des fidèles convaincus comme les participants de la Manif pour tous, les membres du clergé, les convertis et les « recommençants ». Ces derniers sont des milliers de jeunes adultes ou des quarantenaires qui font un retour à la foi catholique soit à la fin de leurs études supérieures, soit après un deuil, ou après une expérience professionnelle éprouvante.  Ils parlent de leur foi de façon claire et concrète. Ils disent ce que cela change pour eux d’être chrétiens. Ils décrivent leur foi comme une ressource existentielle et pas seulement comme un héritage familial ou un vernis intellectuel.  Ils participent à des pèlerinages locaux, ils se forment à la doctrine sociale de l’Église ou suivent des retraites sur Internet. Dans un pays largement déchristianisé et où il est de bon ton de cantonner sa foi à sa vie privée, leurs témoignages apparaissent audacieux et originaux.


Vous montrez par exemple qu’en 2016, 4124 adultes ont été baptisés en France métropolitaine (augmentation de 40% depuis 2010). Plus intéressant encore, 42% de ces convertis viennent d’une famille athée. Vous estimez que « ce retour à l’Église » va encore augmenter dans les prochaines décennies ?

En effet, ces retours à l’Église catholique peuvent se stabiliser à condition que l’institution énonce des repères clairs et justifie ses convictions dans un langage compréhensible du plus grand nombre. Mais l’Église catholique semble figée entre sa fidélité aux textes sacrés et les évolutions de la société. Elle peine à dire pourquoi il est intéressant aujourd’hui d’être chrétien et pourquoi cette foi est différente des autres.

Lors de cette enquête, j’ai été surprise par le peu d’enthousiasme suscité par les convertis ou les « recommençants ».  Ces derniers redécouvrent leur héritage chrétien et ils sont fiers de leur choix. Ils souhaitent que leur vie change pour être en accord avec l’Évangile et la tradition catholique. Mais leurs questions bousculent les habitudes d’une institution habituée à catéchiser et à répondre à des questions d’enfants. Les recommençants adultes ignorent les codes des paroisses où les fidèles se retrouvent par affinités sociales. Aujourd’hui, en France, deux religions, ouvertement prosélytes, ciblent les adultes sans grande culture religieuse : l’islam et le protestantisme évangélique. Les convertis y sont valorisés et accueillis. Quant à l’Église catholique, elle impose un parcours unique et non-négociable de deux années. Pour intégrer les rangs de l’Église catholique, il faut faire des efforts pour avouer ses croyances et finalement justifier son choix. Dans l’islam, une prière récitée en deux secondes suffit pour devenir musulman.

« Chez les catholiques rien ne peut remplacer l’eucharistie donc le prêtre. À moins que la prêtrise s’ouvre aux hommes mariés ».

Cela est tout de même à mettre en regard avec le nombre d’églises désertes dans les campagnes … Il n’y a par exemple plus de messe chaque dimanche dans celle de mon village natal. Pas simple pour découvrir ou pratiquer sa foi. Quelles sont les pistes de réflexion de l’Église à ce sujet ?

Vous pointez une question douloureuse : la chute des vocations. Les prêtres français étaient 60 000 en 1960, on devrait en compter 3000 en 2020. Certains diocèses, comme celui de Lille ou de Créteil, lors de synodes régionaux, imaginent l’avenir avec moins de prêtres donc moins d’eucharistie. Parfois, les laïcs, souvent retraités, sont invités à organiser des « célébrations de la Parole », sans eucharistie, lors desquelles les fidèles se retrouvent autour de chants et de la lecture des évangiles. Mais tous les fidèles ne s’y retrouvent pas. Et certains prêtres n’apprécient pas non plus que les fidèles se réunissent en leur absence. Si des habitants de votre village natal sont curieux de la foi catholique, il leur faut surtout une bonne connexion internet ou bien s’engager eux-mêmes dans leur paroisse pour la rendre plus chaleureuse. Mais chez les catholiques rien ne peut remplacer l’eucharistie donc le prêtre. À moins que la prêtrise s’ouvre aux hommes mariés.

Vous montrez une opposition très intéressante de mon point de vue entre les « Cathos sociaux » et cette question de la Manif pour tous. Vous citez l’évêque de Nanterre Gérard Daucourt : « Si les catholiques mettaient autant d’énergie à combattre toutes les formes d’exclusions dans l’Église et dans la société qu’ils ont mis à dénoncer le mariage pour tous, il n’y aurait plus un seul pauvre à l’entrée de nos églises ». Pensez-vous que cet antagonisme est appelé à perdurer ?

Cet antagonisme est vieux comme l’Église ! Les catholiques sont divisés et ils le vivent mal. La figure de Jésus-Christ demeure au centre des divisions. Pour certains, il est un syndicaliste, pour d’autres un guérisseur, le crucifié, un religieux, un charpentier ou un chic type. Ces différences entraînent des rapports différents à la société. Par exemple, la protection de la famille apparaît comme une obsession pour certaines catégories sociales aisées. La Manif pour tous, qui se présente comme la garante de la cellule familiale, omet de mentionner, parmi ses priorités, la dénonciation du travail le dimanche. Passer une journée par semaine en famille n’est-il pas le gage de relation de qualité ? On ne les entend pas sur cette question. Chez certains catholiques membres du phénomène La Manif pour tous, personne n’est contraint de travailler le dimanche. Leur mode de vie leur garantit de ne jamais avoir se poser la question. Derrière leur revendication, il y a aussi leur souci de préserver leur  mode de sociabilité. De même, battre le pavé le 1er Mai, comme peuvent le faire d’autres fidèles, est-ce la seule façon de témoigner de sa foi en Christ ? Réduire la célébration de l’eucharistie à un simple pic-nic pour Jésus, n’est-ce pas un geste en deçà des textes bibliques ?

Le pape François avait notamment appelé à une forme de cohérence sur ces questions sociétales, en montrant que sans le message de l’Évangile, l’Église ne serait qu’une ONG. Paradoxalement, cet engagement uniquement humanitaire n’est pas ce qui peut « affaiblir » l’Église ?

Aujourd’hui, il ne faut pas opposer trop rapidement les activités spirituelles (groupes de prière, groupes bibliques) et les œuvres caritatives. Les associations et mouvements catholiques qui connaissent un renouveau (et attirent les recommençants par exemple dont nous parlions), sont les structures qui offrent une activité sociale et aussi une activité spirituelle. Ces bénévoles cherchent à réaliser leurs aspirations intimes dans un cadre convivial. Le don de son temps et la gratuité de la relation sont prioritaires. Ils s’engagent plutôt pour assouvir une satisfaction relationnelle et spirituelle que pour faire fonctionner une association ou une ONG. Collaborer à la vie d’une organisation à but non lucratif participe d’une contre-société où ce n’est pas celui qui paie qui décide. Cela offre aussi une qualité d’existence qu’aucune activité professionnelle ne comble.

« De nombreux catholiques éprouvent un malaise grandissant devant la vigueur spirituelle des musulmans ».

Dans votre chapitre « Des relations crispées avec l’islam », vous montrez tantôt une bonne cohabitation entre les deux cultes, et tantôt des tensions, notamment à travers le témoignage très vif de l’abbé Fabrice Loiseau à Toulon qui déclare : « Les barbaries de Daech ont leur source dans la sunna, et cela, les imams modérés le taisent ». Il y a donc eu un avant et un après Saint-Etienne-du-Rouvray ?

Depuis cet attentat, le durcissement des catholiques envers l’islam est plus radical que celui de la moyenne des Français. Mais le climat était déjà tendu chez les catholiques pratiquants. De nombreux catholiques éprouvent un malaise grandissant devant la vigueur spirituelle des musulmans. Cette religion joue un rôle important dans la vie de 49% des musulmans en France contre 9 % des catholiques (Enquête « Trajectoires et origines (TeO) » réalisée par l’Ined et l’Insee en 2008-2009). Cette évolution pointe qu’une majorité de catholiques peine à transmettre leur foi à leurs enfants. Il y a un complexe des catholiques vis-à-vis des musulmans. Les chrétiens s’estiment être moins bien lotis et moqués dans les médias.

« Un catholique est fait pour aimer son pape, c’est dans son ADN ».

Lors de votre enquête, avez-vous perçu un « effet pape François », comme il y a eu, par exemple, une « génération Jean-Paul II » ? Comment avez-vous perçu les différents messages du pape sur le terrain ?

Beaucoup de catholiques dits sociaux sont ravis d’entendre dans la bouche du pape François ce qu’ils ont pensé pendant les deux pontificats précédents, plus conservateurs. Le pape François se veut le pape des invisibles, des périphéries des grandes villes et des ghettos. Il apprécie les mouvements altermondialistes. Il fait souvent référence aux « sous-sols de la planète » où seule la loi du plus fort règne.  Je constate surtout qu’un catholique est fait pour aimer son pape, c’est dans son ADN.

Vous montrez une certaine « droitisation » de l’électorat catholique depuis quelques années, mais un récent sondage nous apprend que Macron gagne du terrain sur Fillon également sur ce terrain ! N’est-ce pas plutôt un électorat impossible à saisir ?

Tout à fait, aujourd’hui les catholiques sont à l’image des Français.

Pour terminer, quelle rencontre a été la plus marquante au cours de ces deux années d’enquête ?

J’ai eu la chance de recueillir les témoignages de beaucoup de personnes qui ont le souci du plus faible. Ces rencontres-là n’ont pas de prix.

Liens 

Les Cathos sur le site des éditions Tallandier

Qui sont vraiment les catholiques de France (La Croix)

A relire : l’abbé Grosjean, un accélérateur de particules de l’Eglise catholique 

 

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.