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Selon Julien de Rubempré, la présence d’un écrivain à la télévision n’est pas qu’une compromission : elle participe d’une histoire de la figure de ce dernier dans la société.

La présence d’un écrivain à la télévision pourrait se résumer en deux figures majeures de la littérature : Salinger ou Houellebecq. En d’autres termes, vivre reclus de la société ou bien être un ermite qui s’expose, ce qui ne constitue pas forcément une contradiction. Le XX ème siècle et ses critiques – Roland Barthes, Michel Foucault, Maurice Blanchot en tête – ont porté à son apogée le concept de « La mort de l’auteur » afin de sanctuariser le livre et de se détacher de la critique « biographique » de Sainte-Beuve qui voulait expliquer un texte par la vie de son auteur.

Ces différents courants ont bien évidemment leur utilité et ont permis la naissance de nouvelles disciplines telles que la critique thématique ou génétique mais elles ont de fait occulté la figure de l’écrivain en tant qu’individu faisant partie d’un corps social déterminé.

De surcroît, l’auteur, son visage, son nom, sa vie, tout ce que le structuralisme a tenté de bannir est revenu sur le devant de la scène littéraire grâce à l’émergence de la promotion médiatique et commerciale ce qui complexifie encore davantage notre analyse ; car, si tant est que l’histoire est « le produit d’un lieu » comme l’indique Michel de Certeau (L’Ecriture de l’Histoire), expliquer la dualité de l’écrivain à travers les temps relève de la gageure car elle est intrinsèquement liée à notre pays et à ce qu’il tente de fuir par essence : l’institution.

Présence et absence de l’auteur dans la société 

Salinger et Houellebecq, donc. Mais cela pourrait être Breat Easton Ellis ou Flaubert. Pouchkine ou  Verlaine. Le poète maudit et l’écrivain qui se « produit » en société : la conception de leur fonction diffère mais ils font partie du même monde, la littérature. A croire que celui qui a choisi la réclusion n’en trahit pas moins cette société sans laquelle il ne vendrait aucun ouvrage tout comme son alter ego ne fait pas d’infidélité aux Muses lorsqu’il se rend sur un plateau télévisé. 

Cela nous renvoie aux théories de Dominique Maingueneau développées dans Le Discours littéraire, et notamment à son concept de paratopie (para / topos : autour du lieu) qui serait inhérente à l’écrivain. Ce dernier trouverait d’ailleurs son inspiration dans « son impossible inclusion ». Socrate méditant dans Athènes sur un pied, Diogène logeant dans un tonneau jusqu’aux poètes de cour, ces « parasites » vivant au crochet de leur protecteur, en passant par Le Neveu de Rameau, puis les Romantiques et leurs désirs d’isolement … Le penseur, le poète, l’écrivain est avant tout celui qui construit les conditions de sa création, il se positionne dans un entre-deux créatif qui est la matrice de son génie. 

Qu’il se marginalise de son public ou qu’il se marginalise en public, l’écrivain est celui qui préserve son exclusion. Caché dans sa forêt ou en parka sur le plateau de David Pujadas, il demeure celui qui protège chaque jour un peu plus cette faille qui le sépare du monde et le singularise.

Un oeil ironique sur le spectacle du monde

La distance paratopique est donc le fondement de la figure de l’écrivain, nonobstant sa présence dans le petit écran. Isolé ou sous les projecteurs, l’important réside dans la proportion de cette distanciation poétique.  Tant qu’il reste ironique, c’est-à-dire décalé par rapport au corps social, l’écrivain est à sa (non-) place. 

Les critiques à l’égard des auteurs « médiatiques » résident justement dans leur absence d’ironie. Les Marc Lévy, Guillaume Musso, Christine Angot en passant par Pancol s’attirent (à juste titre) les foudres essentiellement parce qu’ils font partie de ce système médiatique. Ce ne sont pas des écrivains : leur néant stylistique se conjugue à leur incapacité d’ironiser sur cette institution : ils sont intratopiques.  Passer à la télévision n’est donc pas un déshonneur pour un écrivain et l’élite intellectuelle a bien tort de l’en blâmer. Un média populaire n’est pas un mal en soi et Rousseau aurait adoré aller chez Mireille Dumas pour se confesser ce qui n’aurait en rien altéré son génie.

« Solitaire, solidaire », écrivait Victor Hugo dans Littérature et philosophie mêlées. Rien n’est plus exact, tant le génie littéraire est avant toute chose une conscience singulière qui rend compte d’un universel dont elle se met à distance. 

A revoir : Charles Bukowski ivre chassé d’Apostrophes

Julien de Rubempré 

 

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.