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Se soumettre à un exercice scolaire. L’idée était tentante mais il fallait du sens. Dans un court texte intitulé Voyageurs, ou voyagés ? Stefan Zweig réfléchit sur l’apparition du tourisme de masse. En proposant une réécriture de ce court texte, le professeur Bérurier aborde la question des « expositions de masse ». En plus d’un court divertissement, il souhaite transmettre l’envie de découvrir ce magnifique texte de Zweig. Pour en montrer la richesse, les phrases écrites en italique sont directement reprises à l’auteur du Joueur d’échecs.

 

J’adore passer du temps dans les musées. Je suis capable d’y rester pendant des heures, en observant les œuvres et les spectateurs qui y déferlent en meuglant ; j’aime entendre les bribes d’explications des guides, ou une conversation entre deux amateurs éclairés. Les musées sont tous différents et chacun reçoit différents groupes de spectateurs,différentes manières d’être devant l’art.

Mais je vois une nouvelle espèce de spectateurs, et ce, dans les expositions parisiennes pour la première fois. Ils se réunissent en bande, aux abords des stations de transport en commun, ou descendent de leur bus de tourisme. Ils ont déjà réservé leur billet coupe-file et savent déjà ce qu’ils vont voir. Avec eux commence une autre façon de vivre l’art : Dali, Picasso, Hopper, Warhol se voient tous affublés d’un verbe nouveau : on vient pour faire Dali, faire Picasso. 9 heures : le premier attroupement se forme devant l’entrée du musée ; cinquante passagers chinois ou russes viennent de descendre de l’avion et arrivent déjà au Louvre. Leur interprète leur a distribué à chacun une casquette de la couleur de l’agence de voyage, toujours très visible, pour ne pas se perdre. Interdiction de se perdre. On les charge, on les déplace du Louvre, à Beaubourg, puis au château de Versailles. On fait Dali, on fait Michel-Ange, et on fait Jeff Koons pour être provoqué.

Tout est déjà pensé, on sait quand ils doivent descendre du véhicule, on sait quand ils doivent y remonter. Ils n’ont plus à chercher ; à calculer. Les soupers sont compris dans le prix global, de même que l’entrée dans chaque exposition. La seule chose qui reste à la disposition de l’amadoué d’art (je ne dis pas l’amateur) ce sont les dépenses à faire dans la boutique de souvenirs de chaque musée. On a même calculé le temps prévu pour l’observation des œuvres. La Joconde, 1 minute (pour les photographies), Les Noces de Cana, 40 secondes, La Liberté Guidant le Peuple, O secondes (c’est une chance, cette dernière est en entretien, cela laisse plus de temps pour la boutique). On sait quelle salle éviter pour ne pas croiser les autres chefs-d’œuvre et ainsi donner l’impression d’avoir tout vu.

Comme tout cela est facile ! Devant ces amadoués d’art, se tient leur gardien, lui aussi avec une casquette colorée, paré à improviser la même explication sur le même petit tableau surprenant. La seule démarche à accomplir est de se rendre dans une agence de voyages, de choisir une destination, de sélectionner la liste d’œuvres que l’on veut voir, et déjà, on est capable de vous dire qui sera votre guide, son caractère, ses choix d’œuvres, son trajet prévu à travers la ville, qui ne sera évidemment pas changé. Et ainsi, sans remuer autre chose qu’un doigt sur une souris d’ordinateur, arrivent de Chine, de Russie ou de Dubaï, des centaines de milliers d’amateurs d’art. Ou plus exactement d’amadoués d’art, amadoués par les rêves de briller, d’avoir enfin vu.

J’ai essayé de m’imaginer un jour parmi ces groupes. C’est évidemment pratique. Tous les sens sont prêts pour contempler, pour jouir d’œuvres puissantes : on ne pense plus aux permanents petits soucis liés à la recherche d’une œuvre dans un musée, à l’explication de la présence d’un symbole particulier sur un tableau. On a plus besoin de connaître l’heure de fermeture des grandes expositions. On évitera heureusement les petites expositions qui font découvrir des artistes inconnus de nous ou les petites galeries dirigées par des vrais passionnés. Il faudra se contenter des étudiants assis sur des chaises qui jouent aux gardiens de musées pour 1000 euros par mois et qui sont incapables de nous renseigner. Dans ces défilés devant œuvres, on ne voit que l’essentiel. On ne nous montre que les tableaux, les,sculptures que l’on a déjà vues dans le générique de la série Desperate Housewives, ou dans une publicité télévisée.

Tout cela est pratique et avant tout facile — à coup sûr la formule de l’avenir. On ne regardera plus les œuvres d’art, on les fera. Ou plutôt, on les aura faites. Pourtant, n’est-ce pas l’aspect le plus intéressant des grandes expositions qui disparaît dans ce micmac ? Quel intérêt y a t-il à voir enfin en vrai un tableau dont on connaît déjà, grâce aux livres, grâce à l’école, grâce au musée-monde qu’est Internet, les moindres détails, les moindres événements historiques ? Lorsque nous visitons une grande exposition, sur Dali par exemple, ce n’est tout de même pas uniquement par amour des montres molles que l’on connaît déjà ; nous voulons aussi sortir des savoirs que nous avons déjà sur le peintre et sur son œuvre, nous voulons être surpris par un travail que nous pensions connaître. Aujourd’hui les gens passent devant les montres molles, achètent la carte postale reproduisant le tableau, repartent satisfaits et peuvent écrire un statut sur Facebook vantant la beauté de l’art de l’espagnol à moustaches. Toutes les singularités d’une Œuvre, toutes les singularités d’un Pablo Picasso vous échapperont sans doute tant que vous vous laisserez mener et que vos pas seront guidés par un trajet qui va des tableaux cubistes aux tableaux cubistes. En fait, coincés entre les écouteurs des audio guides, ces touristes chinois, russes ou d’ailleurs restent en Chine, en Russie ou ailleurs, ils n’entendent pas la langue indigène, ils n’ont pas conscience (parce que tout frottement est écarté) de la spécificité d’un artiste ou d’une œuvre.

Nos amadoués d’art ne voient que les curiosités. Mais ce sont vingt chargements quotidiens qui voient tous les mêmes curiosités. On ne ressent pas les choses profondément en soi puisque c’est en groupe, sous un flot de paroles ininterrompues qu’on s’approche des travaux et des œuvres les plus nobles, car jamais on est seuls pour regarder. On rentre légitimement fier d’avoir vu tel tableau, tel sculpture — le record sportif prend le pas sur le sentiment d’une formation personnelle et d’un enrichissement culturel.

Il vaut mieux accepter la surprise lorsque l’on va visiter une exposition. On ne « fait » pas Dali. On ne « fait » pas le Louvre. Ces artistes et ces lieux s’apprivoisent avec du temps et de la volonté. Le meilleur moyen d’observer pleinement et de se laisser emporter par la puissance d’une œuvre serait peut-être d’en enlever le carton d’information. En observant les amadoués d’art dans ces grandes expositions, on les voit d’abord s’assurer qu’ils connaissent l’auteur de l’œuvre avant de se frotter à l’œuvre en elle-même. On « fait » Picasso sans savoir ni avant, ni après, qu’il n’a pas été que cubiste. On y vient parce que les affiches publicitaires nous ont vanté un nombre impressionnant de visiteurs. On y vient parce la date de clôture approche et qu’on imagine pas qu’il y aura une prolongation, comme à chaque fois.

On a même vu dans certaines grandes expositions une pratique des organisateurs que l’on pourrait qualifier de totalitaire : on passe d’un tableau à l’autre dans un file ininterrompue de spectateurs, maintenue par un cordon de sécurité. On n’a pas le droit de passer d’une salle à l’autre à sa guise, ou de commencer par la fin. Tentons l’expérience, rien qu’une seule fois. Prenons un ticket d’entrée pour l’exposition d’à côté, celle qui présente un artiste que l’on ne connaît pas. Présentons-nous sans connaissance face à une œuvre, ne cherchons pas avant sur Internet les informations sur tel ou tel artiste, pour s’assurer que l’on ne sera pas déçu. Sans cartons d’informations, sans audio guide, sans grands noms, on peut être sûr que les musées parisiens ne seront plus encombrés que par de véritables amateurs d’art. Préservons-nous ce petit carré d’aventure dans notre univers trop organisé, ne nous en remettons pas aux soins de ces si pratiques cartons d’informations, de ces si mal payés étudiants improvisés en guide dont le but est plus de nous faire rire (pour s’assurer un pourboire) que de nous enrichir. Arrêtons de « faire » une exposition, et allons à la rencontre des œuvres, des artistes dont on ne sait pas déjà tout. Allons découvrir quelque chose que nous avons choisi nous-mêmes.

C’est là en effet l’unique moyen de découvrir non seulement le monde extérieur mais aussi notre univers intérieur.

Christophe Bérurier

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Christophe Berurier

Christophe Berurier est professeur. Il aime les mots et le vélo.