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Si l’acte V de la mobilisation des gilets jaunes semble montrer un début d’essoufflement, il convient de s’interroger quelques semaines après le début du mouvement sur les interrogations suscitées par ce dernier.

Il suffit de visionner l’allocution d’Emmanuel Macron du 10 décembre pour comprendre que son quinquennat est terminé. Un discours aussi navrant que les derniers mètres  d’un volatile sans tête qui termine sa course et finit par s’effondrer. La nouvelle dégringolade du Président dans l’opinion témoigne d’ailleurs de cette fracture persistante entre la population et celui qui est censé l’incarner ou, tout du moins, la représenter. Quelques euros distribués et une invitation aux chefs d’entreprises à verser une prime de fin d’année ne sauraient satisfaire la demande d’une partie du peuple qui a exprimé bien autre chose … Malgré les outrances, les violences et la confusion, les « gilets jaunes » ont exprimé des demandes sociales (plus de redistribution), politiques (davantage de souveraineté populaire) et métaphysiques (donner un sens à la vie collective) qui sont toutes restées lettre morte.

Représentativité : la fin d’une illusion

Nos cours d’histoire et d’éducation civique ressassaient les grands classiques : les députés représentent la nation, les sénateurs, eux, les territoires, et le Président est élu par le suffrage universel. Sur le papier, il s’agit du meilleur des mondes mais, dans les faits, le vernis est en train de craquer de toutes parts. Il ne s’agit pas ici de remettre en cause « le pire des systèmes à l’exception de tous les autres », mais de s’interroger sur cette illusion de la représentativité démocratique qui n’est plus qu’un leurre. Emmanuel Macron lui-même n’a pas été « élu » par le peuple : il a été choisi par défaut face à l’extrême-droite et une abstention record. Idem pour les élections législatives : le vote blanc est majoritaire. Il s’agit d’ailleurs du véritable représentant : le pouvoir invisible, l’incarnation qui ne s’incarne pas, la protestation évanescente. Lorsque les journalistes récitent en chœur le couple de la « fracture entre le président et l’opinion après la lune de miel post-électorale », ils démontrent qu’ils n’ont rien compris à la situation. Il n’y a jamais eu de fracture puisque l’immense majorité des citoyens n’a jamais fait corps avec leur président, élu massivement par les grandes agglomérations mais boudé par la foule immense de cette France dite « périphérique ».

« Les protestataires ont tout à fait conscience de la nudité du roi. Quelques mesurettes technocratiques ne suffiront pas à le rhabiller. »

De surcroît, les « gilets jaunes » ne sont pas les analphabètes avinés qui sont parfois décrits par les commentateurs. Ils sont tout à fait conscients de l’effondrement dramatique du pouvoir politique : lorsque des citoyens élisent des « représentants » chargés d’appliquer dans 80% des cas une directive européenne, sommes-nous toujours dans une « république » au sien de laquelle seul le peuple est souverain ? Les protestataires ont tout à fait conscience de la nudité du roi. Quelques mesurettes technocratiques ne suffiront pas à le rhabiller. Le vent de contestation, né d’une jacquerie contre la spoliation fiscale, était porteur de beaucoup de promesses. Trop de déclarations contradictoires – quand elles n’étaient pas honteusement complotistes – et trop de violences ont terni le mouvement. Emmanuel Macron, élu sans parti structuré a vu se lever face à lui une horde qui a su se défaire des corps intermédiaires qui ne représentent – eux non plus – personne. Le grand vide populaire a répondu à l’immense rien des élites.

La mascarade insoumise

L’impasse majeure des gilets jaunes se révèle petit à petit : un mouvement qui se défie des représentants ne peut pas être représenté. Chaque porte-parole devient la cible des autres révoltés, une histoire sans fin. Répétons-le : la volonté initiale du mouvement est louable. Il est d’ailleurs incompréhensible que la colère populaire n’ait pas éclaté avant, contre un État qui nous réclame nos économies à chaque fin d’année … Mais sa grande faiblesse réside dans son refus obstiné de la non-représentation, laissant ouverte la voie à la grande dispersion. Le manque d’unité sémantique a conduit à l’agrégation de toutes les colères, certaines étant beaucoup moins légitimes que d’autres.

« Ils n’ont jamais compris que cette colère jaune était par essence irrécupérable, parce qu’en dehors des partis. »

Aucun parti politique n’a donc profité du soulèvement. Laurent Wauquiez s’est embourbé dans son histoire de port du gilet jaune. Le PS est demeuré inaudible. Le FN a tenté de souffler sur les braises avant d’estimer que tout allait in fine lui tomber tout cuit dans le bec. La palme du ridicule revient malgré tout à la France insoumise qui s’est comportée comme l’adolescent peu sûr de lui qui s’invite dans la soirée des grands et se rend compte petit à petit qu’il n’est pas à sa place et quitte la salle des fêtes, tout penaud. Jean-Luc Mélenchon et François Ruffin, heureux de voir enfin une manifestation de plus de cent personnes, ont couru après ce mouvement sans jamais comprendre que les gilets étaient jaunes et non rouges. Qu’un parti d’extrême-gauche tente de récupérer un mouvement contre les impôts relève d’ailleurs du cocasse ! Ils n’ont jamais compris que cette colère jaune était par essence irrécupérable, parce qu’en dehors des partis. Cette France « périphérique » qui a voté blanc s’est justement mobilisée en dehors des partis et des syndicats. La gouaille faussement populaire de Ruffin n’était qu’une mauvaise pièce de théâtre.

La responsabilité des médias

L’évocation du double-jeu des médias est toujours périlleuse, parce que les accusations de complotisme ne sont jamais loin. D’ailleurs, elles sont souvent fondées, et grâce soit rendue aux différents journalistes qui ont su les dénoncer. Les mêmes médias ne doivent pas non plus refuser de se soumettre à la critique : si une telle méfiance s’est installée entre la population et leurs « intermédiaires », la question de leur stratégie est légitime. Les éditorialistes et autres commentateurs, qui avaient massivement fait le « choix Macron » en 2017, ont compris la distorsion manifeste entre leurs intérêts et les volontés du peuple non-urbain qu’ils ne connaissent plus. Quand des humoristes ouvertement de gauche sévissent sur la radio publique, quand Jean-Michel Aphatie cogne à longueur de temps sur le mouvement des Gilets jaunes, quand Alain Duhamel sur une autre station déplore lui aussi cette « jacquerie », il faut reconnaître que l’opinion n’est pas du tout représentée par ses médias. C’est un fait. Politiquement, médiatiquement, personne n’est capable de relayer les aspirations de la France en dehors du périphérique. Les gilets jaunes sont aussi le symbole de cette incompréhension mutuelle. Et les théories complotistes, aussi navrantes soient-elles, sont la conséquence de cette rupture avec une population qui s’estime manipulée et préfère s’informer via des sources plus que douteuses.

Après avoir soufflé sur les braises, les éditocrates pavloviens sont vite revenus sur le devant de la scène pour expliquer qu’il fallait plus d’Europe, plus de maîtrise des dépenses publiques et davantage de « réformes ».

Les politiques ne sont pas les seuls à être déconnectés de cette France des PMU « qui fume des clopes » pour reprendre le phrasé de Benjamin Griveaux. Ils ont dû « couvrir » cet évènement pour des choix évidents d’audimat, tentant d’expliquer ce qui leur était inconcevable quelques jours auparavant, conscients que le temps d’antenne consacré à ce mouvement jouera aussi en faveur de la réussite de ce dernier. Si seul Cyril Hanouna a été capable d’organiser des débats dès le début du mouvement, les journalistes dits chevronnées doivent se poser quelques questions … Après avoir soufflé sur les braises, les éditocrates pavloviens sont vite revenus sur le devant de la scène pour expliquer qu’il fallait plus d’Europe, plus de maîtrise des dépenses publiques et davantage de « réformes ».

Les uns – à gauche – font semblant de croire à une insurrection. Au centre-mou, les autres estiment qu’une augmentation du SMIC calmera les ardeurs des beaufs qui veulent simplement un plein d’essence moins onéreux. Les quelques autres plus à droite espèrent que la colère leur profitera sans avoir à présenter un projet, de peur de s’emberlificoter encore une fois avec un programme économique structuré. Au milieu de tout cela, une vague de protestation confuse et diffuse qui se retranche petit à petit. Si la plèbe a fait sécession, l’élite est quant à elle en pleine reddition.

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.