share on:

Publié dans la nouvelle collection des « Nouvelles mythologies » chez Robert Laffont, Les Journalistes se slashent pour mourir de Lauren Malka est un essai sur la révolution digitale qui bouleverse le travail journalistique.

« A part les patineurs artistiques (et les poètes …), il n’existe pas tant de métiers que cela dont on cherche sans arrêt à prédire la chute ». A travers cette formule savoureuse piochée à la page 36 de cet ouvrage vif et intelligent, nous trouvons un condensé de ce que la vox populi ressent envers le journalisme. Mélange à la fois d’attirance, de fascination et de rejet, cet univers ne cesse de faire fantasmer tant les écrivains que le grand public, parce que la presse constitue, comme l’écrit Marcel Proust dans Albertine Disparue ce « pain spirituel (…) pain miraculeux, multipliable, qui est à la fois un, dix mille, et vite le même pour chacun tout en pénétrant à la fois, innombrable, dans toutes les maisons ».

« Chaque contenu doit s’adresser à un profil précis, prédéterminé et ciblé ce qui implique une mécanique constante du buzz qui obéit davantage aux injonctions de Google Trends plutôt qu’à l’éthique journalistique ».

Mais, depuis l’avènement d’Internet et son cortège d’outils marketings pour référencer, séduire les robots de Google et appâter au mieux le chaland 2.0, les modes d’écriture ont changé ; tout comme la consommation de l’information et ces changements font hurler les nostalgiques autant qu’ils réjouissent les créateurs de nouveaux médias en ligne, qui, bien souvent (et cela est justement noté dans cet essai), clament haut et fort que personne n’y détient la fameuse carte de presse.

La figure du journaliste à l’ancienne joliment croquée par Lauren Malka, échevelé, tenant un Moleskine truffé de notes, a certainement vécu. La presse numérique a vu fleurir des « rédacteurs de contenu web » qui savent à la fois écrire un article et le promouvoir, parce que la lecture digitale est fragmentée. Chaque contenu doit s’adresser à un profil précis, prédéterminé et ciblé ce qui implique une mécanique constante du buzz qui obéit davantage aux injonctions de Google Trends plutôt qu’à l’éthique journalistique.

La cooptation et le réseau, des dangers bien plus grands que Google

Parce que le SEO (Search Engine Optimization) implique un contenu rédactionnel précis, balisé et cadenassé, la qualité de l’écriture ne peut nécessairement équivaloir à celle de la presse dite noble. De surcroît, écrire nécessairement sur ce qui plaît aux moteurs de recherches à l’instant T empêche, de fait, l’initiative d’une enquête fouillée.

« L’hégémonie de la pensée médiatique dominante ne repose que sur la capacité de cette nouvelle aristocratie à placer ses rejetons dans les salles de rédaction, puis, dans la lumière des plateaux télévisés ».

Cependant, écrire pour un public ou pour son public a toujours été une gageure pour le journaliste, et ce depuis le XIXe siècle. Un journal socialiste se permettait-il de faire un éloge appuyé de la monarchie ? Pouvait-on vendre Le Figaro à la criée devant une usine Renault ? Certainement pas. Un journal est avant tout un message adressé à un destinataire et, Google ou non, ce dernier demeure le produit de son cadre social, familial et idéologique. Le SEO n’a été au final que le révélateur de cet inconscient médiatique qui a toujours cherché à rassasier la voracité du lecteur, toujours en quête de sensationnel, de nouveauté et d’information. La feuilletonnisation de l’actualité permise par les chaînes d’information en continu a ensuite pris le relai.

Nous appartenons à une société du spectacle, et comme nous l’avions déjà analysé (lire : La Fabrique spectaculaire de la pensée dominante), le journalisme se meurt bien davantage de la reproduction des élites que des nouveaux outils qui permettent la naissance de nouveaux médias, en ce qu’ils offrent la possibilité de se débarrasser de la cooptation et du réseautage entre fils de et enfants bourgeois qui peuvent se payer de pseudo-écoles de  journalisme à 8000 euros l’année. L’hégémonie de la pensée médiatique dominante ne repose que sur la capacité de cette nouvelle aristocratie à placer ses rejetons dans les salles de rédaction, puis, dans la lumière des plateaux télévisés.

Même si l’auteur n’aborde pas la question de cette fracture abyssale entre les journalistes et le peuple – certainement bien plus funeste que la digitalisation du métier, donc – il n’en met pas moins en lumière les différents paradoxes modernes. Les Journalistes se slashent pour mourir mérite donc d’être lu, en ce qu’il démontre, d’une manière originale, comment un secteur aussi stratégique opère douloureusement une mutation qui peut le conduire à sa perte, car, comme l’affirme Flaubert dans sa correspondance : « Quand on ne s’adresse pas à la foule, il est juste que la foule ne vous paie pas. »« Quand on ne s’adresse pas à la foule, il est juste que la foule ne vous paie pas ».

mm

Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.