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Vingt ans après le génocide, le Rwanda se révèle aujourd’hui être une puissance émergente du continent africain. Fort d’un taux de corruption quasi nul, d’une économie florissante et d’un pouvoir fort et indépendant, le petit pays aux mille collines est en passe de devenir la « Suisse africaine. » Un miracle que j’ai souhaité élucider lors de mon voyage.

A mon arrivée à l’aéroport de Kigali j’ai vite compris que le Rwanda n’était certainement pas un pays comme les autres. D’abord parce que pour se rendre chez le petit pays d’Est africain il faut obtenir un visa d’entrée et un visa de territoire. Soit deux visas pour un petit séjour de quelques semaines. Jamais je n’eus à autant m’employer pour visiter un pays étranger. J’ai tout de suite compris que les autorités ne lésineraient pas avec la loi. J’eus aussi un avant goût de cela dans mes échanges avec la personne qui me logerait. Elle, devait bien évidemment déclarer à l’Etat que je serai son hôte durant mon séjour. Et très vite dans nos conversations Internet elle me fit comprendre qu’elle ne souhaitait en aucun cas être citée ou photographiée pour un quelconque article. Je garderai donc son anonymat pour ne pas lui porter préjudice. D’entrée vous sentez bien que la libre expression au Rwanda est délicate. J’en fis rapidement l’expérience. Les discussions politiques sont clairement taboues. On ne parle pas politique et on en débat encore moins. Une oreille aurait vite fait de répandre vos opinions et votre point de vue personnel ; pouvant vous causer de nombreux soucis.

Au Rwanda, les Hutus sont aussi victimes

Le gouvernement de Paul Kagame est au pouvoir depuis 2000. Voilà 14 ans que l’ancien soldat du FPR (Front patriotique rwandais), qui mit fin au génocide et libéra le Rwanda des génocidaires hutus en 1994, est président. Lui est (était) un tutsi. Il a notamment beaucoup œuvré (bourses, aides financières diverses) pour les rescapés de son ethnie. Laissant parfois les victimes hutus de coté. Car oui, pendant le génocide, des hutus innocents ont également été assassinés ; victimes de la vengeance aveugle de certains tutsis. Ce fut le cas du mari de la femme chez qui j’ai vécu. Elle est hutue et son mari fut empoisonné par des tutsis. Or, son mari fut passif pendant le génocide. A plusieurs reprises, lors de mes rencontres avec des membres de sa famille, elle me présentera un neveu ou des nièces orphelines d’un proche hutu tué. « Il n’y a pas que les tutsis qui ont souffert de ce massacre. » Mais elle fera ces affirmations toujours dans la plus grande des discrétions.

Liberté d’expression et espions

Femme respectée et écoutée de son quartier, la veuve aime accueillir des « bazungus » (blancs) chez elle. L’Etat sait d’ailleurs qu’elle en reçoit de temps en temps. Travaillant pour la Croix-Rouge qui aide à retrouver des parents ou enfants disparus pendant les événements de 94, elle fréquente régulièrement suisses ou allemands. « Au début ça a posé problème. Des gens de l’Etat sont venus chez moi et m’ont posé beaucoup de questions et m’ont demandé une grosse somme d’argent car ils ont cru que je faisais ça pour m’enrichir. »

Dans un quartier aussi populaire comme le mien, il n’est pas bien difficile de repérer la présence d’un blanc et connaître le lieu où il crèche. « Tout se sait très vite ici. Je te demande de faire très attention à ce que tu dis et de ne pas dire à tout le monde chez qui tu loges », me prévient-elle, sous-entendant la présence d’espions en civil. En général les rwandais sont assez réservés et plutôt méfiants. Beaucoup sont intrigués par ma présence. Un petit mot de la langue locale et je gagne leur sourire. Ils me demandent alors mon pays d’origine et dans quel quartier je loge, mais rien de plus. Le rwandais n’est en général pas intrusif. « Méfie-toi de ceux qui te posent trop de questions », me lancera t-elle. Alors que j’avais rendez-vous à Kigali, un homme, très mince, la trentaine, les yeux perçants, vient me proposer des cartes postales. D’un français impeccable il me pose alors toutes une série de questions sur le but de mon voyage ici, sur mon statut (étudiant ou journaliste), où je loge et chez qui… Je sens le piège gros comme une maison ; cet homme n’est en rien un vendeur de cartes postales qui aurait à l’accoutumée pris son fric et serait allé accoster d’autres rares touristes. A mon retour à la casa, j’apprends par les bonnes qu’un homme en bleu de travail est venu proposer ses services pour la toiture. Intrusif, l’homme serait rentré et aurait observé et serait reparti après qu’on lui ait signifié l’inutilité de ses services. « Je l’ai revu quelques jours plus tard par hasard en tenue de militaire. Le même homme », m’assurera t-elle. Les hommes de Paul Kagame sont partout et sont sur leur garde.

Peur et respect

Tout d’abord il faut savoir que pour les prochaines élections, où le président ne se représentera pas, il n’existe qu’un seul parti. « Les autres sont tellement proches du parti en place qu’ont ne peut parler d’opposition », me révèle son fils. Matés ou exilés au Congo Kinshasa, les autres forces politiques, principalement composées d’anciens hutus génocidaires, sont bannies. Chose compréhensible. Je sens aussi qu’une opposition, plus saine, n’est pas possible. Que ce soit dans l’un des plus grands espaces publics local ou dans le secret de l’obscurité d’une chambre, le simple fait de prononcer le nom de président en place est risqué. On ne le nomme pas, car la connotation (politique) semble trop prononcée. Comment un nouveau parti politique pourrait donc voir le jour si, débats, discussions, ou le simple fait de nommer le président en place, sont passibles d’ennuis ? « Chez vous vous pouvez vous moquer des rondeurs de votre président ou de sa nouvelle femme, chez nous ce serait impensable », me lâche son fils. « Il y a aussi un immense respect des rwandais qui ne veulent pas critiquer celui qui les a libérés des meurtriers et qui a fait aujourd’hui du Rwanda une puissance émergente », m’informe t-elle.

« La Belgique monte le Congo contre nous »

Paul Kagame n’est pas en réalité un président comme les autres. Sans rentrer dans les clichés, on a tous en tête cet homme opulent, corrompu jusqu’à la moelle et avide qu’est le chef d’Etat africain. L’élégant ancien soldat du FPR n’est pas de ce bord là. Lui œuvre en grande partie pour son pays et sa patrie. Il d’ailleurs lancé de vastes campagnes de scolarisation, surtout dans en zone rurale où l’illettrisme y était fort, il a créé une sécurité sociale pour la classe moyenne et modeste, n’a cessé de combattre la corruption, les bakchichs et a plusieurs fois fait preuve d’intransigeance contre des sociétés occidentales désireuses d’exploiter les rares ressources du Rwanda contre un petit billet. « Tu vois un jour une grosse boite pétrolière canadienne est venue faire des tests dans le Lac ?. Il en est ressorti qu’il y avait des traces de pétrole. Ils ont négocié 60 % des bénéfices à la revente. Kagame leur a dit, c’est 20 % ou c’est rien. Ils sont repartis et rien n’a été fait depuis », me raconte Paul, jeune ingénieur en agricole.

Devant ces nombreux refus autoritaires, certains pays occidentaux n’ont pas hésité à taxer le président rwandais de dictateur. « Ils sont désemparés. Ici le musungu n’est pas roi, il est un homme comme les autres. C’est pas comme au Gabon, au Cameroun, au Sénégal ou en Cote d’Ivoire où il y a de vieux présidents qui ne font rien et sont à la botte des pays occidentaux. Ces gens là, dans les journaux chez toi on en parle pas et on les définit pas comme ‘’dictateur’’. Alors que quand tu as un président qui fait de la résistance, il est d’emblée qualifié de ‘’dictateur’’ », sourit Jean, journaliste indépendant rwandais d’une quarantaine d’année. « J’aime prendre exemple sur notre voisin Congolais. Lui est encore à la botte de la Belgique malgré son indépendance. C’est un pays pas du tout souverain. Les belges arment la rébellion et profitent ainsi de l’instabilité du pays pour récolter diamants, et minerais pour vos cartes puces. » Le Rwanda qui a plusieurs fois dit non à son ancien pays colonisateur, en grande partie responsable des segmentations ethniques au sein du pays, et donc du génocide, est ainsi soumis à une pression venue de son voisin congolais manipulé par les… belges. « La Belgique monte le Congo contre nous. Il leur dit ‘’regardez votre voisin s’enrichit et vous, vous êtes pauvres.’’ » Juste avant mon arrivée, des cadavres de soldats congolais et rwandais avaient été retrouvés proches des frontières sensibles entre les deux pays. Une tension manifeste s’est installée dans l’Est africain. « Le Congo a récemment créé un visa d’entrée entre les deux pays de 50 dollars. Quand tu vois comment les congolais sont pauvres et combien de rwandais peuvent se permettre un tel extra, tu te dis que cette réforme a un unique but : créer un antagonisme. »

La Belgique semble donc se venger comme elle peut. Dans de telles conditions, il est difficile de qualifier Paul Kagame d’être un président totalitaire et ce, même si la liberté d’expression et politique sont loin d’être évidentes.

 

La Rédaction

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Les Trois Mousquetaires de la presse internet.