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Pour riposter à La France Orange Mécanique de Laurent Obertone, Yannick Wezet-John a publié La France multicolore mécanique (aux éditions Mélibée), livre dans lequel il fait part de sa profonde indignation face à la montée du « populisme » et à travers lequel il fait l’éloge d’une France métissée et plurielle. Propos recueillis par Rémi Loriov.

Rémi Loriov : Dans la situation actuelle, pensez-vous que la France soit devenue un pays raciste ?

Yannick Weset-John : Je pense qu’il y a surtout une libération de la parole xénophobe qui s’est accentuée avec la crise économique, l’émergence des réseaux sociaux où l’anonymat donne aux plus réactionnaires les moyens de s’exprimer souvent de manière scandaleuse. Enfin, la responsabilité de certaines figures politico-médiatiques essentiellement à droite est aussi beaucoup engagée, ceux qui, à court de proposition choisissent la facilité en désignant facilement des boucs émissaires. Je ne sais pas si on peut affirmer que la France est un pays raciste.

On peut en tout cas faire le constat que le climat actuel est nauséabond et que certaines valeurs doivent être de nouveau être affirmées.

RL : Pour vous le climat est donc délétère. Du coup, vous ne trouvez pas les mêmes causes à la situation actuelle. Obertone dans son livre, semble dire, en gros « c’est de la faute des Noirs et des Arabes ». Vous semblez dire à l’inverse, que les raisons sont à trouver dans ce que la société française est devenue, par la faute de nos élites. Les gens ne seraient donc pas responsables de ce qui est en train de se produire ? 

YWJ : Ce n’est pas tout à fait ce que je dis, les Français sont responsables de leurs opinions, c’est clair ! Obertone parle d’un processus « d’ensauvagement de la société » du fait de l’immigration. Une vision scandaleuse et insultante, pour toutes ces personnes qui ne demandent qu’à vivre simplement. Ma vision est claire, la véritable cause reste la détresse sociale de bons nombres de nos compatriotes, les explications ethniques et culturelles utilisées par le Front National – qui est bel et bien un parti d’extrême droite – et par Obertone ne sont que des slogans utilisés à dessein pour désigner avec force le bouc-émissaire. Les discours très limites de certains responsables politiques (Sarkozy, Copé etc…) ont libéré une certaine parole xénophobe qui existait déjà, ça c’est certain. On est tout de même en droit d’attendre de ces derniers qu’ils adoptent un discours rassembleur et réconciliateur plutôt que des postures parfois dangereuses quand elles ont un impact direct sur les plus vulnérables. On sait que le « populisme » est bien plus efficace en temps de crise.

RL : N’avez-vous pas peur que votre livre partage les mêmes défauts que celui d’Obertone  ? Autrement dit, une vision hémiplégique de la réalité ?

YWJ : Mon livre ne partage pas cette vision hémiplégique de la société, bien au contraire, j’essaie d’ouvrir une réflexion objective. Je ne tente pas d’imposer une certaine « réalité » mais je décris les choses telles qu’elles sont. Celles et ceux qui rejettent cette France Multicolore sont dans le déni de la réalité. J’ai ce qu’Obertone et ses amis du Front National n’ont pas et n’auront probablement jamais : à la fois un pragmatisme qui émane de mon expérience sur le terrain au contact de la population (à titre personnel et professionnel) mais aussi un recul objectif qui tient compte de toutes les composantes de la société. Ce n’est pas le multiculturalisme qui est dangereux, c’est le rejet de certaines cultures et communautés. On l’a vu à travers l’Histoire de bien des Nations dans le monde.

RL : Je vous rejoins sur le fait qu’il faille accepter que la France soit plurielle. Il y a des gens de toutes les origines et de toutes les cultures en France (italienne, espagnole, algérienne, sénégalaise, etc). Plus concrètement, pensez-vous que c’est à cause du racisme ambiant qu’une partie des enfants issus de l’immigration maghrébine et subsaharienne ont plus de risque d’être en échec scolaire ?

YWJ : Non je pense que fort heureusement, le système scolaire est encore généralement épargné par ce racisme même si on peut recenser quelques dérives ici ou là qui méritent d’être dénoncées avec la plus grande fermeté. Plus largement, l’environnement social d’un enfant jeune ou moins jeune a un impact direct sur l’implication de ce dernier dans sa scolarité et donc sur sa réussite. Il est plus difficile de réussir quand les conditions sont néfastes déjà pour les parents qui eux-mêmes cherchent leur place dans la société car ils sont souvent freinés par certaines stigmatisation. Il est très difficile de se faire accepter quand on doit déjà prouver que l’on ne correspond pas à l’étiquette que l’on nous a collé sur le front.,Pour le jeune, cette stigmatisation peut se faire sentir notamment au moment de l’orientation ou on peut l’inciter à faire des choix ou des non-choix en fonction des codes et clichés malheureusement. En résumé, le racisme peut être indirectement une des causes d’échec scolaires pour ces jeunes gens, car il influe directement sur la condition sociale de la famille et on sait à quel point cette dernière est importante pour favoriser la réussite scolaire.

RL : Vous semblez mettre de côté la responsabilité individuelle. La société, et ses changements, résultent quand même aussi de l’action des individus, même si l’environnement social joue un rôle important. Vous semblez d’ailleurs avoir réussi.

En disant que « l’orientation peut l’inciter (le conseiller d’orientation) à faire des choix  ou des non-choix en fonction des codes et clichés malheureusement » par exemple, ne pensez-vous pas que le conseiller fait aussi et surtout des choix en fonction des notes de l’élève, de son parcours et de son comportement ? Ainsi un élève brillant d’origine immigrée peut être orienté vers un bac général, sur des critères scolaires, pas ethniques. Un élève « français de souche » ou d’origine immigrée européenne, médiocre et agité, sera envoyé en bac pro ou autre. Sinon tous les LEP de France et de Navarre seraient peuplés uniquement de Noirs et d’Arabes, ce qui n’est pas le cas. Il ne faudrait pas non plus tomber dans la caricature.

YWJ : Il est hors de question de mettre de côté la responsabilité de l’individu ! C’est exactement ce qui m’anime au quotidien. Pour ce qui est de l’orientation, je crois que c’est plutôt vous qui caricaturez mes propos. Il s’agit là et bien heureusement de cas très marginaux, la très grande majorité des conseillers d’orientation orientent uniquement en fonction des notes de l’élèves du comportement. Mais je peux vous dire par expérience que ce genre de cas existe. Vous me posiez une question sur l’impact du racisme dans le milieu scolaire, je vous ai donné un exemple de discrimination à l’école, même si cela reste extrêmement rare. Sans faire de généralité ! Vous savez, je suis en contact permanent avec le milieu de l’orientation et de la jeunesse de par ma profession. Je me base sur des éléments concrets. J’ai aussi suffisamment de recul pour affirmer avec la plus grande conviction que bien heureusement ça reste une infime exception. Que malgré tout cela et je suis heureux de l’affirmer, la jeunesse reste au-delà des éléments bloquants

Je le répète, ce n’est pas parce qu’on se penche sur ces problèmes que l’on met de côté la responsabilité individuelle. C’est même ce qui est au cœur du problème. On ne cherche pas d’excuse, on cherche â comprendre les causes pour mieux appréhender les conséquences. Bien entendu, il est évident que l’échec scolaire de populations immigrées ne se résume pas au racisme. Je pense que l’échec scolaire est plutôt partagé et que l’environnement social est un facteur déterminant.

Si ce n’était pas le cas n’existerait pas de Zones d’Education Prioritaires… A titre d’exemple, j’ai redoublé ma classe de seconde générale avec 13 de moyenne générale parce qu’on a souhaité me réorienter vers une filière professionnelle… (Électrotechnique) oui, c’était l’orientation à la mode dans mon secteur en ZEP.J’ai persisté, perdu une année mais je me suis entêté et je serais peut-être un autre homme si je n’avais pas insisté. Mais voilà, ça reste un cas isolé et je ne généralise pas du tout !

RL : En effet, c’est véritablement une honte que vous ayez été si mal orienté. 13 de moyenne en seconde, c’est objectivement une bonne moyenne. Mais là, c’est le système scolaire tout entier qui est à revoir, car l’école en France forme des futurs chômeurs soit des futurs polytechniciens, point de salut entre les deux. L’école française est la plus inéquitable de tout l’OCDE. Je vous rejoins là-dessus. Bourdieu a bien montré les phénomènes de reproduction sociale. Pour revenir à votre livre, vous parlez beaucoup de la notion de « citoyen ». Quels sont pour vous les principes fondateurs de la citoyenneté en France ?

YWJ : La citoyenneté telle que je la vois, doit permettre à chacun de se sentir comme étant un acteur considéré de la société. Le sentiment d’appartenir à un ensemble, à la communauté nationale, quelle que soit son origine, ses croyances. Surtout, la citoyenneté telle que je la vois est un moyen de se retrouver derrière des valeurs essentielles telles que l’égalité, la solidarité, la tolérance… Elle est pour moi essentielle au vivre ensemble et à l’égalité des chances et permet aussi la construction de soi et de se donner les moyens d’une réussite sociale.

Après je ne suis pas naïf et je sais que la réalité est tout autre….

RL : Et selon vous justement, si elle est tout autre, quelle est cette réalité actuelle ?

YWJ : La réalité est tout autre en effet, je ne m’interdis pas d’être naïf et même parfois angélique car je pense que c’est nécessaire pour aller à contre-courant du pessimisme ambiant. Mais cela n’empêche que je pense faire un constat lucide de la situation. La réalité est tout autre oui, le vivre-ensemble est mis à mal par plusieurs choses, des valeurs qui se perdent : égalité / fraternité / Solidarité ? Puis, soyons aussi clairs, bon nombre de Français adoptent le « repli identitaire », le renfermement et perdent l’ouverture d’esprit en ce moment (on le constate tous les jours au regard des réactions après chaque fait divers). Est-ce l’effet de la crise ? En tout cas, le vivre-ensemble est mis à mal par le rejet du multiculturalisme (entre autres causes), qui pourtant est un fait indéniable et une richesse certaine quand on accepte de s’en accommoder.

L’égalité des chances est encore une vaine expression et le demeurera sûrement mais j’ose espérer qu’on fera tout pour s’en approcher le plus possible. Maintenant, il faut rester objectif. Nous vivons dans un pays qui s’est quand même construit sur un socle solide, avec de belles valeurs, ou il fait bon vivre, le modèle Français demeure, même s’il vacille en ce moment. La montée du Front National en est la parfaite illustration.

Si ce parti d’extrême droite arrive au pouvoir, je crains que le modèle français se perde. Il faudrait peut-être commencer par mettre en valeur ce qui fonctionne, pour tirer tout le monde vers le haut.

RL :  Le modèle français est un modèle d’assimilation. Le problème pour les nouveaux arrivants est que la France n’a plus grand chose à offrir, beaucoup d’éléments de son modèle sont en déliquescence : l’école, les institutions de santé, le modèle social, ses institutions politiques, etc. L’identité française, qui est à la base un universalisme, c’est-à-dire dépasser pour le nouvel immigré son appartenance ethnique ou culturelle originelle (sans la nier), pour entrer dans un nouveau socle de valeurs communes issues du pays accueillant, n’est plus opératoire. Cela ne marche plus. Les conséquences sont celles que vous décrivez.

YWJ : Le modèle français tel que je le conçois est celui qui prône une nation ouverte sur le monde, une nation qui donne à chaque citoyen du monde les moyens de réussir et de s’épanouir. Je ne parlais pas spécialement de cette « assimilation ». Après il évidemment faut tenir compte de la situation économique du pays c’est certain, mais tous les immigrés ne sont pas des immigrés économiques et d’ailleurs l’immigration rapporte beaucoup plus à la France qu’elle n’en coûte. Pour tout vous dire, l’assimilation est à peu près la seule chose avec laquelle je suis en profond désaccord. Je pense même qu’insister sur la nécessité de s’assimiler rend plus difficile l’intégration de certain. On doit donner aux étrangers la possibilité de marier leur culture avec la culture française et de s’y adapter sans forcément exiger un changement identitaire (c’est pour moi la conséquence de l’assimilation), insister là- dessus est même pour moi quelque peu « totalitaire » il faut être en phase avec soi-même pour être dans les meilleures conditions pour s’intégrer. Cela rend l’intégration plus compliquée en obligeant parfois les étrangers à tomber dans une certaine décalcomanie et faire de leur culture d’origine un simple souvenir et/ou une chose secondaire. On doit être libre de pouvoir vivre comme on le sent tant qu’on n’enfreint pas les lois. Et je n’ai pas l’impression que ce soit la vision des GRANDS DÉFENSEURS de l’assimilation.

Donc le modèle français comme je le vois est celui que je vous ai décrit. Mais l’obsession de l’assimilation est pour moi une vraie erreur.

RL : Pour ma part, je pense que les immigrés aspirent pour la plupart à l’assimilation, c’est-à-dire à un traitement semblable, à se fondre dans la masse, pour ne plus se faire remarquer. Je ne vois pas l’assimilation comme un couperet qui ferait que la culture d’origine serait effacée. Celle-ci est légitime tant qu’elle n’empiète pas sur les valeurs qui permettent la cohésion de la société française. L’assimilation est, de mon point de vue, un compromis entre la culture du pays d’origine et la culture du pays d’accueil. Tout est affaire de modération. Celle-ci devient obsessionnelle lorsqu’on veut effacer la culture d’origine, cela devient de l’assimilationnisme. On veut créer des clones. Ce n’est pas le cas en France, ce serait d’ailleurs impossible, au vu du nombre de pays dont sont originaires les gens qui choisissent la France. Vous dites qu’il faut être en phase avec soi-même pour pouvoir s’intégrer au mieux, mais il faut aussi être en phase avec le pays d’accueil, sinon, pourquoi s’installer en France ? Je pars de l’hypothèse qu’on aime la France (pour notre cas), donc sa culture, ses valeurs, son histoire, si l’on choisit le pays. On se conforme donc aux us et coutumes du pays d’accueil. C’est d’ailleurs pour cela que les femmes mettent le voile en Afghanistan, qu’elles soient musulmane ou pas d’ailleurs. C’est un élément culturel de la société afghane. C’est le cas de beaucoup de journalistes occidentales qui sont sur place.

YWJ : Si l’assimilation est telle que vous le dites dans les faits, alors le problème est quasi réglé. Bon nombre d’immigrés aspirent en effet à être acceptés et perçus comme semblables et font les efforts pour au quotidien (pas tous, beaucoup dévient et posent problème, ne le nions pas, et c’est malheureusement sur eux que l’on fait focus) mais est-ce vraiment le cas ? Un immigré (surtout visible) même assimilé reste un immigré avant d’être un français pour beaucoup de nos compatriotes, c’est un fait. C’est comme ça. Et pire encore pour les gens comme Obertone, on peut se demander s’ils ne sont pas perçus comme des potentiels délinquants ou criminels.

Vous me parlez d’être en phase avec le pays hôte, mais où avez-vous vu que je la mettais de côté ? bien au contraire, je vous rejoins totalement. Il est bien sur important d’être en phase avec soi-même, avec son histoire son vécu, sa culture d’origine et sa culture d’accueil et les valeurs du pays accueillant. C’est une certitude je n’en disconviens pas une seconde. Vous ne voyez pas l’assimilation comme ça, oui c’est votre cas. Moi je pense qu’elle sous-entend un certain renoncement, qu’elle sous-entend de hiérarchiser les cultures de l’individu.

De plus, selon votre vision de la chose, je peux encore vous dire que beaucoup sont donc déjà « bien assimilés » mais est-ce suffisant pour être perçu de la même manière ? Je ne crois pas, on en attend toujours plus et c’est la que cela devient « obsessionnel ». Mais je comprends tout à fait votre point de vue et j’imagine que vous comprenez le mien. Immigrer, c’est en quelque sorte entamer une histoire d’amour avec un nouveau pays, dans une histoire d’amour, pour qu’elle fonctionne, les sentiments doivent être réciproques. L’un et l’autre ne doivent pas se renier même si des concessions sont nécessaires. Toutes proportions gardées. Je pense que dans ce monde, les grandes puissances qui se sont développée à l’aide de l’immigration ne doivent pas aujourd’hui être dans le rejet sous prétexte que c’est la crise.

« La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde », cette phrase de Rocard est vraie mais me paraît prétentieuse dans sa forme tronquée (quel pays peut prétendre à cela), mais dans son entièreté (car la deuxième partie de cette phrase a disparu au fil du temps) à savoir « mais elle doit en prendre fidèlement sa part » est beaucoup plus profonde et encore plus juste. C’est ce qu’elle fait ! C’est pour cela qu’il faut rester mesuré et ne pas oublier que ce pays fait déjà beaucoup ! Ce ne sont pas des questions simples. Il n’y a rarement de solutions pour les choses complexes.

RL : Dernière question : Si vous pouviez résumer votre livre en une phrase, laquelle serait-ce ?

YWJ : Une phrase pour résumer le livre ou plutôt deux… A vous de voir car c’est difficile ! Servons nous du passé, pour préparer l’avenir, le France a choisi ce mécanisme multiculturel et multicolore pour se construire, il est primordial de s’y accommoder pour regarder fièrement le monde et construire un meilleur vivre-ensemble.

La France Multicolore Mécanique ouvre une nouvelle réflexion qui va à l’encontre des raccourcis et stigmatisations qui font mal à tout une génération, au pays et à la France d’aujourd’hui et de demain.

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Rémi Loriov

Rémi Loriov est un homme libre qui s'intéresse à tout. On dit souvent à son propos : "personne ne sait ce qu'il fait, mais il le fait très bien." Il aime les histoires.