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Juin 48, Mai 68. Deux mois, deux années en « huit », comme pour mieux signifier qu’une boucle se doit d’être bouclée et que le printemps – avant de secouer les consciences d’autres continents – a  d’abord bousculé les esprits européens et surtout français.

La colère ouvrière du XIX ème siècle s’est prolongée en révolte estudiantine, politique, philosophique et existentielle avant de revêtir également un aspect populaire. Nouvel avatar de cette « fièvre hexagonale » selon les termes de Michel Winock, Mai 68 a incontestablement bouleversé le champ intellectuel.

« Le « Moi » de la France s’est révélé, entre aspirations adolescentes et désir d’ordre ».

En suivant une terminologie freudienne, ces évènements furent d’abord un « ça », c’est-à-dire une libération des pulsions non maîtrisées d’une partie de la jeune génération, en particulier de celle des beaux quartiers qui s’est heurtée au surmoi gaulliste de la France qui s’est exprimé lors de la manifestation parisienne après la fuite du Général à Baden-Baden. Le « Moi » de la France s’est révélé, entre aspirations adolescentes et désir d’ordre.

Mai 68 : l’immortelle attraction

« La Révolution est un bloc », disait Clémenceau : pas Mai 68. Il ne s’agit pas d’une révolution populaire et libertarienne comme certains l’indiquent aujourd’hui, parce que, finalement, cet indéniable bouillonnement intellectuel n’a concerné que certaines universités. La conjonction entre les étudiants et les ouvriers de chez Renault n’a pas été opérée, les aspirations des uns n’étant pas en phase avec celles des autres. Le soufflé est vite retombé.

Toutefois, n’en déplaise à une certaine partie de la droite actuelle, Mai 68 n’a pas été vain. Cette contestation a modernisé certaines pratiques universitaires tout comme elle a abouti aux accords sociaux de Grenelle : augmentation de 65 % du SMIC, augmentation des salaires, excusez du peu !

Ce qui est regrettable, pour ne pas dire condamnable, c’est l’hédonisme forcené qui a été prôné, ce matérialisme individualiste insistant sur la jouissance et la fin des interdits qui a abouti à ce que nous vivons aujourd’hui : une société postmoderne sans idéaux ni grands récits, où la notion d’autorité a disparu, laissant les jeunes livrés à eux-mêmes, coupés de leur héritage culturel. Les désastreuses réformes sociétales nées durant ces deux dernières décennies sont les tragiques reconnaissances de ces « minorités » louées en son temps par Michel Foucault. S’il est donc absurde de rejeter l’ensemble de Mai 68, il est tout aussi insensé de ne pas en sortir. Mai 68 continue de mener la gauche dans l’impasse et de paralyser idéologiquement la droite.

Cette inégalable force intellectuelle

Gauche et droite n’ont hélas pas dépassé ce carcan intellectuel. Comme si le débat n’avait pas été tranché, comme si rien ne s’était passé depuis. La droite ne cesse de vitupérer contre ce mouvement sans en mesurer les quelques aspects bénéfiques, et la gauche baigne toujours dans cette post-histoire jeuniste et ce sociétalisme boutonneux.

Mais outre ces barricades de jeunes bourgeois qui singeaient les révoltés du peuple, outre ces hippies aux cheveux sales qui jouaient de la guitare, outre ces gauchistes maoïstes à présent députés européens libéraux, il est à présent possible de songer à cet évènement sinon avec nostalgie, du moins avec un certain respect, tant cette décennie des années 60 est fascinante sur le plan intellectuel ; et, si l’on compare avec notre génération, il y a de quoi se lamenter.

« Le néant se lève à présent contre le rien. Encadrés par trois ballons CGT et une dizaine de joueurs de djembé, ils errent de Bastille à Nation comme des zombies sortis de leur laboratoire ».

Lacan, Deleuze, Aron, Sartre, Barthes, Foucault … Il n’est pas possible de tous les citer. Mauriac, Aragon, gaullistes et communistes, même les luttes idéologiques avaient davantage de corps et une plus grande épaisseur intellectuelle. Mai 68, c’est le monde perdu d’une gauche véritable face à une droite honnête, avec des représentants (politiques et écrivains) dignes et sincères. A croire qu’au fil des années, le personnel politicien a sombré dans la même médiocrité que nos élites philosophiques.

On ne saurait dire si l’européisme a gagné les cœurs rouges ou si la droite s’est vautrée dans le conformisme soixante-huitard. Cette équation sera, espérons-le, résolue avec le temps mais une certitude demeure : « Tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois […] la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce », comme le souligne Marx. Il est regrettable de constater que des manifestations contre le CPE à celles qui se préparent contre la loi Travail, même la nouvelle génération n’est pas sortie de 68. Ces jeunes gens qui sentent bon le Biactol et fument des cigarettes roulées protestent par principe parce que leurs aînés l’ont fait, mais eux avaient un but, une certaine conscience politique et des références culturelles solides. Le néant se lève à présent contre le rien. Encadrés par trois ballons CGT et une dizaine de joueurs de djembé, ils errent de Bastille à Nation comme des zombies sortis de leur laboratoire. « L’idéaliste est toujours le pire des révolutionnaires » disait Renan. Qu’il soit rassuré : le révolté d’aujourd’hui n’a plus aucun idéal et ne révolutionnera plus grand-chose.

« L’idéaliste est toujours le pire des révolutionnaires », disait Renan. Qu’il soit rassuré : le révolté d’aujourd’hui n’a plus aucun idéal et ne révolutionnera plus grand-chose.

 

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et pur produit d'une époque qu'il critique inlassablement.