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Vendredi 25 janvier, Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, était présente sur le plateau de l’émission « Balance ton Post ! » animée par Cyril Hanouna. Quand l’ère du vide politique rencontre le creux de la société du spectacle.

Même le pire contempteur de l’esprit démocratique n’aurait imaginé pareille dérive. Même Silvio Berlusconi – avant-gardiste qui estimait que la seule fonction d’un ministre était de bien présenter à la télévision – n’aurait jamais été assez fou pour concevoir cela. Même Nicolas Sarkozy, rompu aux exercices parfois ridicules et racoleurs – ne l’aurait pas rêvé. Mais Marlène l’a fait.

Bienvenue dans le nouveau monde, celui qui croit surgir du néant alors qu’il n’incarne qu’un grand saut dans le vide, aussi disruptif soit-il. Un univers abrutissant au sein duquel la juste mesure et la confrontation des idées philosophiques n’est plus qu’un leurre. Une tragédie qui tourne à la farce, au cours de laquelle une membre du gouvernement, veste blanche et brushing impeccable s’exclame « C’est hyper réjouissant » dans une émission de divertissement, devant un tableau blanc, en tenant un feutre. Pour la secrétaire d’Etat toujours prompte à se muer en justicière 2.0 pour défendre la cause des femmes, la caricature de la maîtresse d’école ne manquait d’ailleurs pas de piquant. 

L’arène du vide

Face à la polémique, Marlène Schiappa s’est indignée sur BFM TV juste avant son one-woman-show en ces termes :  « Twitter s’indigne et s’enflamme extrêmement facilement, c’est une sorte de réflexe de Pavlov, dès lors qu’on sort des codes de la politique traditionnelle », et de rajouter : « Il y a un a priori d’indignation, et puis finalement on réalise que faire de la politique en dehors des codes, c’est aussi une manière de ramener des gens vers le débat public ». L’équation posée par Marlène Schiappa est simple : aller dans un programme de divertissement, certes réputé pour sa bonne humeur mais certainement pas pour élever le niveau du débat public, serait un moyen de bousculer les vieux schémas communicatifs traditionnels. Soit. L’agence de communication et de media training a transmis les bons éléments de langage.

« En affirmant une telle ineptie, Marlène Schiappa sous-entend que le prolo passe systématiquement son vendredi devant Cyril Hanouna et non avec un bon livre sur les genoux. »

L’autre inconnue de l’équation est plus révélatrice : se rendre dans une émission dite populaire serait donc un moyen de s’adresser directement au peuple.  Peut-on faire plus méprisant ? Plus caricatural ? En affirmant une telle ineptie, Marlène Schiappa sous-entend que le prolo passe systématiquement son vendredi devant Cyril Hanouna et non avec un bon livre sur les genoux. Il s’agit du même raisonnement que celui du député qui pense qu’une photographie sur le marché suffit à le rendre populaire. La maîtresse Schiappa, au sourire photogénique et à la voix haut perchée, usant d’un vocabulaire presque enfantin qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui de Najat Vallaud-Belkacem, était venue faire la leçon à un panel. Nul ne peut croire à une telle mascarade sans être hypocrite.

Les médias ont tué la démocratie

Une telle catastrophe procure, pour qui est sensible à l’histoire tant littéraire que politique de la France, un sentiment de honte. Dans un deuxième temps, en prenant un peu de hauteur, il convient de s’interroger sur les causes d’un tel effondrement. La promesse des médias pour les hommes politiques, dès les premiers bulletins envoyés par Napoléon pour galvaniser les troupes et les fédérer derrière lui, était une communication verticale. Symboliquement, le gouvernant était juché sur son trône et donnait des explications à ses sujets. De Gaulle ne s’adressant qu’à Michel Droit ou même François Mitterrand ont poursuivi la même stratégie. Le naufrage de Jacques Chirac face aux jeunes lors de la campagne pour le Traité européen de 2005 avait amorcé cette lente descente aux enfers. Nicolas Sarkozy puis François Hollande ont à leur tour usé et abusé de ces émissions « Face aux Français » – qui ne sont en réalité que des panels composés de personnes chargées de poser la question que l’on attend d’eux et le politique, « briefé » en amont, délivre une réponse tout aussi prévisible. A force de communication horizontale, et non plus verticale, le pouvoir a montré sa désacralisation symbolique.

« Sans pouvoir, il ne leur reste plus que la communication. Faire le show. »

La prestation de Marlène Schiappa chez Cyril Hanouna est le point d’orgue de cette agonie démocratique. La Ve République, qui devait donner un nouveau monarque républicain à la France, vacille à cause de cet égalitarisme forcené et cette perte de crédibilité constante des dirigeants politiques. Sans pouvoir, il ne leur reste plus que la communication. Le show.  Nul doute que la reconversion professionnelle de Marlène Schiappa dans une émission de débats sur une chaîne d’informations en 2022 est déjà actée. A l’heure où nous écrivons ces lignes, nous apprenons d’ailleurs l’invitation de Cyril Hanouna faite à Emmanuel Macron, et nous ignorons toujours la réponse présidentielle. Jupiter achèvera-t-il de réduire l’Olympe en cendres ? Guy Debord avait en tout cas raison d’affirmer  : « Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale. »

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Julien Leclercq

Fondateur du Nouveau Cénacle et auteur de "Catholique débutant" paru aux éditions Tallandier.