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Un homme, une femme et le feu d’une arme.

Il tenait l’arme entre ses mains. Un revolver léger, fin et effilée, au reflet noir et brillant. Mener le jeu lui plaisait. Il sourit à la sensation du froid de l’acier entre ses doigts. « Dieu. Je suis Dieu. » Jamais il ne lui céderait, à celle qui n’était pour le moment qu’une femme indistincte, toute habillée encore. Dans l’obscurité de la pièce incolore, austère, le canon de l’arme visait cette femme, ombre floue dont il ne perçut d’abord que les contours, progressivement révélée sous la menace. Elle était entière sous son emprise. Il le savait. Un sentiment de puissance, virile, l’enivra : il maîtrisait le jeu, il lui imposerait tout. Le rythme. L’effeuillage. La faiblesse à cœur ouvert.

L’unique alternative ? Le striptease ou la mort. Être le maître, exiger ou tuer… L’absolu, c’était un don absolu qu’il attendait d’elle, le seul à pouvoir le contenter et satisfaire sa faim dévorante.

Pourquoi avait-elle accepté d’entrer dans la pièce, de lui dévoiler jusqu’à sa dernière carte ? Elle avait vu l’arme à feu sur la table de nuit. Le jeu était si prévisible. Une fois qu’ils étaient tous deux entrés dans la chambre, il s’était installé, et sans dire un mot, sans cesser de la regarder, il avait inséré l’unique cartouche dans le barillet de son revolver. La fuite, pourtant, était toujours possible. La porte n’était pas même verrouillée. Lui l’avait laissée entrebâillée, délibérément. Elle était libre… mais elle était restée, et ce n’était pas la peur qui la retenait. Elle ne voyait pas l’arme à feu pointée sur elle, et le danger de la mort sournoise qui suait sur les murs lavés à la chaux, dans l’étouffement de l’air. Las, cet atroce goût de la contradiction… cette générosité folle qui donnait tout et n’attendait qu’un regard… Et puis il y avait cette confiance, instinctive et acquise sans même qu’il l’ait demandé. Elle ne voyait que l’homme, rien d’autre qu’un homme. Alors, elle avait décidé de rester ici, debout dans le coin de la pièce, un peu blême tout de même, mais le jeu était assez fou pour la captiver. C’était irrésistiblement tentant. Ne plus résister, se laisser prendre.

Devant elle, le gouffre de sa fragilité s’écartait de secondes en secondes. D’un pas chancelant, étourdie par le jeu qui étalait le temps, elle retira son manteau et s’avança vers lui. Oh oui… elle serait vulnérable. Elle consentirait. Frêle, si frêle. L’insecte qu’il pourrait broyer d’une simple pression sur la détente, sans même le considérer comme un être vivant. Mais dans l’espace de ces secondes infinies, elle existerait entièrement, elle sentirait la vie résonner d’un son insoutenable, de ces notes qu’on n’oublie jamais, comme le premier cri de vie d’un nouveau-né. Et puis, risquer de vivre ou mourir quand il s’agit de désir n’est-ce pas un peu la même chose ?

Il était spectateur et compositeur sur la partition à deux qui les liait, son arme à la main. Lorsqu’elle s’approcha, il releva l’arme, le déclic du chien retentit, et avec l’outrageuse indiscrétion du désir, il visa le cœur. Elle, funambule en équilibre sur sa ligne, accrochée à son regard, laissa faire. Dans le jeu obscur en duo, elle déboutonna doucement sa robe de soie. Le tissu coula sur ses hanches et s’étala en flaque d’eau sur le sol.

Premier tir… Il appuya sur la détente. Délicatement. Elle resta immobile, frissonnante un peu, dans l’instant décisif où elle risquait tout. Elle savait le jeu, la fascination qu’il aurait à érafler délicatement ses contours pour percer son cœur toujours plus profond. Cela crissait doucement, et il y eut un bruit sourd qui les surprit tous deux. La ligne qui les attachait l’un à l’autre s’était soudain écrite. Ce n’était que de l’air. Il fut soulagé. Premier coup de feu raté Il ne voulait pas tout à fait, c’était un jeu, la faire tomber, la faire risquer de tomber, et au bord du gouffre la retenir… L’effeuillage était fascinant et dangereux. La peau était pareille à la soie ; elle pouvait à tout moment filer, se tacher et ne laisser qu’un creux béant, qu’une rature rouge sang. Le risque était toujours présent qu’il gagne trop bien le jeu, qu’il la tue sans être allé assez loin.

Ils se regardèrent tous deux, étonnés. La mise à mort n’avait pas eu lieu; ils étaient toujours face à face. Un instant, ils sortirent des rôles qu’ils s’étaient attribués, tous deux gênés par ce non-lieu qui aurait dû tout clore. Il faudrait continuer à présent, aller jusqu’au bout des trois coups de la règle du jeu qu’ils avaient initiée. Leurs regards se rencontrèrent et avec une assurance nouvelle, elle écarta négligemment la flaque de soie de la robe et fit un nouveau pas vers lui. Le geste du tireur fut vif. Il appuya de toutes ses forces pris par une peur soudaine, irrépressible face à cette ennemie qui voulait tout, qui l’air de rien voulait arracher de ses ongles une parcelle de sa vie. La victime était une menace, elle le perdrait, il fallait l’effacer. 2ème tir… C’était encore raté. Un souffle d’air était passé entre eux, et l’homme, soulagé un instant par l’action du coup de feu, détourna le regard, tentant de s’accrocher à quelque chose dans cet pièce vide, pour ne pas se sentir sombrer. L’inquiétude s’était emparée de lui, pesante et dévorante.

Consciente qu’elle gagnait du terrain, elle sourit. Elle s’avançait toujours, candide et ingénue, acceptant l’effeuillage total, révélant des parcelles de peau intimes, jamais dévoilées. La dentelle masquait, et puis démasquait, au fur et à mesure du striptease… Elle était nue à présent. Un corps de femme comme il les avait rêvés quelquefois, dans ses nuits solitaires. Et dessous, entière, l’âme… le désir. Étrange, cette sensation de conquérante qui l’envahissait, elle. Il tenait toujours l’arme pourtant, il avait tous les pouvoirs. Mais pour la musique, le battement du cœur, le rythme au-delà des mots, c’était elle qui gagnait. Elle s’étalait, prenait toute la place et le temps défilait sans plus qu’il n’y prit garde. Légère, toute dépendante du moindre mouvement de ses doigts, elle le provoquait. Elle ordonnait. »Eh bien régnez, cruel, contentez votre gloire ! Je ne dispute plus » Elle reprenait les mots des autres, de celles d’avant, aimées par d’autres en d’autres temps. Elle chuchotait une musique qu’il serait le premier à entendre. Oui, elle était toutes les femmes de tous les âges, de tous les pays, de son pays à lui. Elle n’était plus qu’à un pas de lui, cette peau offerte, cette destinée de glorieuse victime.

Alors, il hésita encore, frissonnant un instant, trop séduit par elle, emporté par cet être qu’il était si près de toucher, et dont il voulait creuser la chair toujours plus profond. Continuer le jeu pour tout voir ou l’arrêter brusquement pour se protéger, ne pas être blessé à son tour ? Baisser les armes et la laisser s’approcher encore, tentant… Il y avait toujours le risque de se perdre, oublier la vie du dehors pour ne s’accrocher plus qu’à elle. Le danger du ravissement, du rapt cruel. Mort par dépendance. Sa mort à lui. Non, il fallait se l’arracher… Et après tout, ce n’est pas lui qui déciderait, il n’avait qu’à appuyer sur la détente. Le hasard trancherait à vif, scellerait leurs destins.

Elle était trop proche. Il fallait tirer, pour la dernière fois. 3ème tir… Cette fois, le coup partit. La cartouche qu’on n’attendait plus fendit l’air. Il y eut un jaillissement sombre et une odeur de poudre . Le corps de la femme effeuillée se noircit d’une tache d’encre bleu sang. La femme de papier, celle qui s’était dessinée, avait dansé dans ses mots à lui se brisa. Une dernière fois, elle éleva vers lui un regard étonné et suppliant. Un de ces regards pathétiques et inutiles, terriblement naïfs. Elle signait sa fin. Il crut même distinguer, dans le dernier souffle de cet être de papier, l’écho de son nom, déchirant le silence des mots trop lisses, triste signature, dernière déclaration de la femme à son créateur. Il n’y aurait plus que des mots, à présent. Striptease intégral. La femme de papier n’était plus qu’un cœur saignant et en lambeaux manuscrits. L’encre s’était répandu en large flaque sur la feuille immaculée.

L’écrivain, d’un geste furieux, jeta sa plume à terre. Oui, il était en colère, soudain, contre le papier qui n’avait pas voulu cette fois être le réceptacle de ses maux, et qui dans l’excès d’encre s’était déchiré. En colère contre la plume et la cartouche qui s’était refusée à le servir l’espace de cet instant, interrompant les lignes de mots, le compte à rebours contre le temps qui le faisait toujours lutter pour la vie, pour ne pas laisser s’effacer le dernier mot de la vie de la femme… la mort. Et ce personnage, Elle, qu’il avait inventé. Elle connaissait le jeu, pourtant. Elle avait accepté le risque. C’était trop tard. Un échec, ce rêve de papier qui voulait être réel, qui criait sa vie et son bonheur, mais qui ne trouvait que le son atone de la plume, de son arme, et le meurtre de la cartouche d’encre, en pâle écho de la vie. Enfin, il était en colère contre lui-même.

Et puis soudain, contemplant ses mains pleines de la salissure de l’encre, il éclata de rire. De l’encre, ce n’était que de l’encre… « Tuer un rêve ? Ce n’est que ça ! » Il n’avait tué qu’une femme de papier et de rêve, qu’il s’était plu à déshabiller, à charmer jusqu’au bout du cœur, servi par le hasard de sa plume. D’ailleurs, qu’en pouvait-il, si son cœur de femme irréelle avait battu trop fort sur les mesures du papier de la vie à laquelle il lui avait fait croire ? La folie de vouloir vivre et d’espérer, de capturer l’humanité qu’il ne lui cèderait jamais… Elle servirait son œuvre, c’était déjà bien suffisant. Il n’y avait que le papier, que ces femmes de papier pour se tromper ainsi. Alors, satisfait de lui, posant délicatement son carnet rouge sur la pile des autres cadavres sublimés par sa plume, il s’endormit d’un sommeil lourd d’artisan content de lui, et de son œuvre en devenir.

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Anne Rouge

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Anne Rouge

Anne Rouge

Les yeux de Mary Poppins, le sourire de Bérénice, le nez d'Antigone et les oreilles de la Princesse de Clèves.