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Alors que le parrain de la photo coquine nous quittait hier, petit retour en arrière sur l’aventure Playboy. Dans ce maelstrom d’informations, cela aura sans doute échappé aux plus observateurs d’entre vous.

En octobre 2015, le magazine avait mis fin à la publication de photos de femmes nues. Permettons-nous de réfléchir à ce que cela implique. Il faut se changer les idées. Hugh parti, c’est un peu la seconde mort du magazine, qui avait déjà laissé son glorieux passé derrière lui.

Dans un mélange de stupeur et d’ébahissement, le magazine déballé, les images dénudées disparaissent, dans un calme discret.

L’ultra démocratie, évoquée dans nos colonnes, se mesurant aux clics, aura eu raison de l’essence du magazine. Il faut aussi rappeler que les photos de nu, si elles avaient révélé le magazine au monde, ne constituaient pas la majorité du contenu. On semble jeter le bébé avec l’eau du bain. On est dans le prescriptif. Ne faites pas, ou plus. On résume un peu vite l’histoire de Playboy à quelques playmates anonymes, sans voir l’interview de Lennon, ou la première couverture d’une playmate noire en 1971.

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Playboy, une nostalgie réconfortante

Playboy a participé à l’émancipation des femmes, à travers leur mise à nue,  à travers la réappropriation de leur corps. La transgression était là pour nous, éclatante, à observer.

Commençons avec une acception sans contradiction imaginable : le sexe est omniprésent sur Internet. Le Web est devenu une immense boite de chocolat, tous les parfums à portée de main. Le porno est devenu quelque chose d’anodin. Mais comme le veut l’adage, jeu de main, jeu de vilain. Dans cette nouvelle configuration, Playboy parait donc délicieusement rétro. Qui achète ce magazine uniquement pour les femmes nues encore aujourd’hui ? Logiquement, on aurait pu penser que ce charme désuet ne devait pas se dérober.

Playboy a participé à l’émancipation des femmes, à travers leur mise à nue,  à travers la réappropriation de leur corps. La transgression était là pour nous, éclatante, à observer.

Pour le jeune homme des années Kennedy, ces femmes inatteignables étaient un rêve, accessibles dans leur plus simple appareil. Avec Marilyn comme figure de proue, que Hefner a d’ailleurs fréquentée, Playboy joua un rôle central dans cette subversion. Tentant de faire vaciller l’ordre établi, avec des choses aussi triviales que ses publicités, ventant entre autres les cigarettes, de la vodka ou des préservatifs. La jeune femme pouvait frissonner à l’idée de voir des idoles s’adonnant à autre chose que la garde des enfants et la tenue du foyer. Tout cela semble joliment désuet lorsqu’on voit une vulgarité quotidienne s’étaler dans nos médias.

Aujourd’hui, pour justifier ce changement de ligne éditoriale, on nous parle de produits dérivés, mugs, t-shirt, et autres ronds de serviette estampillés aux couleurs du magazine anciennement coquin. On doit maintenant porter ces artefacts de manière « ironique ». Cette tradition adoptée par une partie des fameux « Millennials », la génération « Y », qui juge sans cesse un monde qu’ils ne connaissent plus que par leur brique intelligente.

L’erreur de Playboy, c’est qu’ils souhaitent vendre leur produit à cette masse, c’est-à-dire les gens sans doute les plus enclins à les ignorer. Au lieu d’aller vers ses lecteurs les plus loyaux, les plus intéressés, ils visent la moyenne, la population la moins motivée en somme, girouette sensible à tout vent contraire. Car les Millennials, nés à la fin du siècle dernier, n’écoutent pas, ou si peu. Ils zappent. Ils passent, si subitement, à autre chose. Ces derniers, grands parleurs, grands disputeurs, naturellement arrogants, ne cesseront de changer de fusil d’épaule. Ils s’érigent en tribunal : la sanction est immédiate, à coups de clic ravageurs.

A l’inverse, le public de niche, écoute, désire et propage l’idée. Il faut se maintenir à la marge et rester remarquable. Le bouche à oreille fera le reste. C’est sans doute le meilleur moyen de faire grossir son lectorat. Mais pour cela, il faudrait aussi s’affranchir de cette fausse conformité aux règles.

Nous n’avons plus le choix, plus d’alternative. C’est l’uniformisation du monde, hors du Vice, point de salut. Le fond et la forme se confondent.

La censure, quelle censure ?

Car à l’ère du World Wide Web, la seule censure réellement efficace, c’est l’auto-censure.

Avec Internet, tout est publié, car tout est publiable, ça n’est qu’une question de temps avant que l’information, si atroce ou indicible soit-elle, soit jetée en pâture au public. On en veut pour preuve les youtubeurs imam, qui ne prêche plus le désert, suivi par des millions d’anonymes. On a vu le résultat funeste un vendredi soir à Paris. Dans cette marée d’immondices, à l’ère des clips de rap vulgaires et de Femen qui le sont tout autant, qu’est-ce qu’une poitrine à l’air libre peut encore provoquer, si ce n’est une douce nostalgie. Vous savez, celle de l’interdit, du petit enfant caché dans un placard qui voit pour la première fois une femme se dénuder devant ses yeux ébahis. Il ne comprend pas vraiment ce qui se passe. Tout juste ressent-il une chamade.

Car à l’ère du World Wide Web, la seule censure réellement efficace, c’est l’auto-censure. Le cas Playboy en est un exemple éclatant. Malgré la victoire de ce nouveau dieu, l’internet, les anciennes formes de censure conservent une place de choix. En cela internet peut apparaître comme une fausse, car la censure n’a jamais été aussi puissante. Car elle s’exerce à travers les individus eux-mêmes.

L’altérité, c’est le monde. Mais le bombardement du même s’accentue. La sensationnelle banalité nous assomme et nous rend presque insensible. Nous sommes devenus des lecteurs zombies. On lit sans apprendre, ou plutôt, on n’apprend plus en lisant. Étrange contradiction de l’esprit, au sein des rédactions, les disputes ont toujours tendance à devenir frivoles à mesure qu’elles se font plus vives. Voici ce qu’est devenu une partie du journalisme aujourd’hui.

Rien ne servait mieux Playboy que le respect qu’il imprimait à ses lecteurs. Ceux-ci sans doute, ont su se montrer capables d’aller au-delà de ces photos aguichantes, très belles, libres de lire des articles de qualité, avec de jolies surprises. Cette pareille liberté n’est maintenant, au mieux, qu’un nom. On avait le savoir en partage, comme l’expression et la belle représentation des intérêts de l’esprit. Le savoir peut être beau, lorsqu’il est joliment amené. La connaissance et le beau, ou le jeu, deux dispositions qui doivent se compléter sans se contredire. Aujourd’hui, on a le choix entre des magazines intégralement racoleurs, ou des publications tendant vers l’élitisme le plus décomplexé.   

Au lieu de se défausser, Playboy pourrait par exemple rendre position contre le porno et sa capacité à produire un certain nombre de stars éphémères, usées jusqu’à être jetées par-dessus bord.

Qu’est-ce que la transgression en cette fin d’année 2017, certainement pas le sexe. Ce serait même la capacité à présenter un contenu culturel quel qu’il soit, sans sexe, sans sexualisation. Autant dire une gageure.

Playboy ne va peut-être pas assez loin dans sa mutation. Sans doute devrait-il radicalement changer sa ligne éditoriale. Les exemples sont légion, à l’instar des Inrocks ou des radios, telles que Skyrock ou RMC, aux résultats inégaux. On ne peut se permettre de rester dans cet entre-deux « mou du genou ». Espérons que le magazine ne connaisse pas le destin funeste du fameux « new coke », cette nouvelle formule modifiée, sortie au milieu des années 1980 par Coca Cola, censée apporter un vent de fraicheur à la marque. Le rejet des consommateurs et l’échec marketing cuisant obligèrent l’entreprise d’Atlanta à stopper la production et à retourner à la recette originelle.

En ces temps de nostalgie de masse, liés à des changements rapides de différentes natures, climatique, politique, sociaux, de petits havres de paix apparaissent comme nécessaires. Des lieux où rien ou presque, ne change. Avec la fin de Playboy tel que le monde l’a découvert en 1953 et la mort de son créateur, une nouvelle page de l’histoire de la presse se tourne. Pour le meilleur ou pour le pire ? Nous verrons bien.

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Rémi Loriov

Rémi Loriov est un homme libre qui s'intéresse à tout. On dit souvent à son propos : "personne ne sait ce qu'il fait, mais il le fait très bien." Il aime les histoires.