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« La monnaie ça compte » disait Milton Friedman. 
La création de l’euro fut un événement historique, sans réel précédent. Mais à l’heure d’une contestation de plus en plus vive de la monnaie unique, quels points positifs pour la monnaie unique, quels inconvénients? Le taux de change, c’est le prix de la monnaie sur le marché des devises : plus votre monnaie est demandée, plus son prix (et donc le taux) augmente. Dans une économie ouverte, comme le rappelait le Pr. Rosa, le taux de change est sans doute la donnée économique la plus importante.    

Comprenons bien que la Banque Centrale Européenne n’a pas de compétence juridique en ce qui concerne la politique de change. Bien que le Conseil a le droit de formuler des recommandations à l’encontre de la politique de change, la BCE conserve toute liberté de décision (ce qui en fait un organe très indépendant), tant que la politique de change souhaitable pour l’économie ne va pas à l’encontre de son objectif d’inflation modérée.

Nous montrerons donc que la politique de change de l’euro (même si l’expression est inexacte) est ambivalente, dans la mesure où si la politique de change peut présenter des avantages à court terme, à moyen et long terme, ces avantages tendent à devenir des handicaps pour l’ensemble de la zone euro, particulièrement pour la France.

Avantages structurels et effets positifs à court terme

 1. Une relative stabilité structurelle

Le premier avantage structurel de la politique de change de l’euro, réside dans la stabilité qu’elle procure.

Cette stabilité est toutefois relative, puisqu’elle est avant tout interne. En effet, doter un ensemble de pays d’une monnaie unique, avec ses institutions monétaires propres, a permis de mettre fin aux fluctuations du change dans la zone signataire, que ce soit à court, moyen ou long terme. Pour faire simple: tant que l’Euro durera, le change entre les pays membres sera le même.

Pour une zone économique de 320 millions d’habitants qui connut des fluctuations du change énormes, la création de l’euro et le maintien de celui-ci apparaissent donc comme un gage de stabilité.
Cependant, cette stabilité est, une fois de plus, relative, dans la mesure où le risque de change continue d’exister pour les transactions hors-zone euro. Le gain de stabilité se manifeste donc au niveau interne, c’est à dire pour toute transaction ou contractualisation sur le marché commun.

Le second avantage réside dans l’impossibilité par la BCE de céder à la guerre des monnaies.

Se livrer à la guerre des monnaies signifie que votre institution monétaire cède à la dévaluation compétitive pour relancer l’économie. Sont donc attendus rééquilibrage de la balance commerciale et reprise de l’activité domestique.
Cela suppose donc que l’un des objectifs de votre Banque Centrale (qui détient le pouvoir de la valeur de votre monnaie sur le marché des devises) est de concourir à la reprise de l’activité économique nationale ou domestique. Or, la BCE n’intègre pas cet objectif. Elle ne peut donc pas recourir à la dévaluation compétitive ni céder à la guerre des monnaies, qui en plus d’être inefficace (cf. J.E . Stieglitz, Principes d’Économie Moderne), reste un gage apparent de stabilité.

2. Des effets positifs conjoncturels indirects (analyse au regard de la situation actuelle)

Une hausse du taux de change peut favoriser indirectement l’activité économique. 

Actuellement, le taux de change effectif réel de l’euro reste élevé. L’effet positif est indirect, et pour le pouvoir d’achat des ressortissants de la zone euro. Les importations augmentent au moment de l’appréciation et provoquent une hausse de la balance commerciale en valeur. Si cette valeur du taux de change se maintient, on peut supposer que la balance commerciale en valeur se stabilisera. Les coûts de productions peuvent ainsi baisser (matières premières) De ce fait, un niveau élevé de l’euro suite à une appréciation peut permettre une augmentation indirecte de l’activité.

De plus, dans une conjoncture où l’inflation est soit trop élevée, soit trop faible, il peut être avantageux pour la BCE d’adopter des mesures concernant le change de l’Euro afin d’atteindre ses objectifs d’inflation légèrement inférieure à 2%.

Quel rapport entre l’inflation et le taux de change?
1. Un taux de change effectif élevé modère fortement l’inflation importé
2. Une appréciation de l’euro peut permettre, sous certaines conditions, une politique monétaire plus souple: l’inflation est minorée. En effet, il a pu être avantageux par le passé d’opter pour une appréciation indirecte de l’euro afin de garantir une inflation modérée. Problème, cette inflation est aujourd’hui trop faible (la conclusion : la BCE s’est plantée, ils ont adopté les mesures pour éviter une forte inflation, mais elle fait face à une déflation)

Des contraintes à moyen et long termes

1. À moyen terme  : quand l’effet positif conjoncturel devient négatif à moyen terme

Nous avons vu qu’à court terme, une appréciation du taux de change de l’euro pouvait, dans une certaine mesure, favoriser l’activité économique en augmentant le pouvoir d’achat des agents européens. 
Quand bien même, cela reste un effet indirect à minorer: à moyen terme, un euro surévalué freine les exportations de la zone euro (bien que la balance commerciale en volume soit encore positive.).

Cependant, elle reste excédentaire parce que l’Allemagne n’exporte plus intra-zone, mais hors zone (Graphiques ci-dessous – Natixis). 

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Évolution des exportations de l’Allemagne en zone euro / hors zone euro

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Il reste cependant établi que la balance commerciale positive est largement supportée par l’Allemagne parce que le taux de change effectif réel pour les autres pays européens est trop élevé par rapport à celui de l’Allemagne (graphique ci contre : l’exemple de la France), ce qui engendre une augmentation trop importante de l’offre sur le marché intérieur de la zone puisque ces pays ne peuvent plus exporter.

La conséquence à moyen terme sera donc un ralentissement de l’activité économique, ce qui implique augmentation chômage :
– Soit parce que les entreprises (principalement les petites et moyennes) ferment.
– Soit parce que pour restaurer leurs marges, les grandes entreprises délocaliseront dans les pays où elles souhaitent s’implanter.
Deuxièmement, à moyen terme, la rigidité du change due à l’inapparente politique de change de la part de la BCE amplifie les chocs externes.

En effet, Alberto Bagnai [1], s’appuyant sur des travaux de l’économiste Fendel [2], explique que la rigidité du taux de change de la zone euro empêche de nuancer, selon les structures de leurs économies, les impacts sur les pays membres de la zone euro.
Et qu’à défaut de pouvoir procéder à de tels ajustements, la seule variable d’ajustement reste celle du chômage, impliquant donc un assouplissement des marchés du travail (Italie, Espagne, bientôt la France : l’AIF de 2012 et de 2013 c.à.d., l’ensemble des mesures sur la flexibilité du marché de travail. Côté salaires non-cadres, ils ne progressent pas, mais au global les CSU restent surévalués par rapport à l’Allemagne). La politique budgétaire à adopter ne peut être donc qu’une politique d’austérité et de réforme allant dans le sens de pressions à la baisse des salaires (flexibilité), dont le résultat simple est la dégradation de la demande. Cela participe de la réduction de l’activité économique, à fortiori de la croissance et de la destruction du tissu économique (graphique ci-dessus)[3].

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En résumé, l’impossibilité d’une dévaluation ou dépréciation externe (dépréciation de l’euro) entraîne une dévaluation interne (déflation des salaires) pour restaurer la compétitivité prix, et donc la balance commerciale, au mépris de la demande (graphique) domestique et donc de l’activité. (Application des politiques d’austérité en 2011)


2. À long terme (quand la structure de la zone euro devient un handicap)

Un des reproches les plus fréquents de la part des économistes est l’application d’une politique monétaire unique à un ensemble très hétérogène. On évoque souvent, à cet égard, les disparités entre les structures économiques du Nord et du Sud.
Le taux de change n’échappe pas à cette hétérogénéité. En effet l’ économie allemande(surtout son industrie) reste beaucoup plus flexible que la nôtre (notamment en terme de salaire et de marges), ce qui lui reste favorable (mais à quel prix social?)[4]
L’Allemagne peut supporter un taux de change beaucoup plus élevé que la France[5] , ce qui à terme, ruine l’économie française.

De même, il doit être questionné de l’objectif unique d’inflation modérée de la Banque Centrale Européenne.

Les traités européens sont régulièrement critiqués sur ce point, car ils empêchent la BCE de poursuivre des objectifs diversifiés, à l’image d’un soutien à la croissance (comme la Fed). On reproche ainsi (et à juste titre) à la BCE de ne pas suffisamment tenir compte du taux de change de l’euro, ce qui handicape les économies européennes.

Certains proposent donc de redéfinir les objectifs de la BCE, soit en modifiant l’objectif d’inflation à, par exemple, 4% au lieu de 2% ; soit vers une prise en considération du niveau de croissance du PIB, du chômage, sans pour autant renier
D’autres, proposent des mesures beaucoup plus radicales :

Il y a  d’une part les partisans du fédéralisme européen qui proposent d’assumer la puissance économique européenne et de faire converger les économies européennes par la mutualisation des budgets et des dettes ; cela supposerait, cependant, des transferts de budgets importants pour les pays du Nord vers les pays du Sud [7]. D’autre part, il y les détracteurs de la zone euro, qui selon eux aurait atteint ses limites et dont la sortie permettrait de disposer de davantage de marges de manœuvres.

Avec un taux de change aussi rigide, l’absence d’une réelle politique de change et le refus de Merkel d’adapter les politiques de la BCE; à défaut donc de réformes concrètes et complètes des traités européens, la zone euro se trouve d’ores-et-déjà dans une impasse qui risque fort bien de devenir un guet-apens pour les états-membres. Confrontés à des croissances atones, à des politiques d’austérité destructrices et surtout à un euro inflexible, delenda est Euro.

M.C


 

Références:

 – Guerre des monnaies : Joseph Eugène Stieglitz, Principes d’économie moderne, De Boeck. p. 723

[1] Alberto Bagnai, L’eau mouille et le chômage tue goofynomics.blogspot.fr

[2] Fendel, Do professional forecasters believe in the Phillips curve? Evidence from the G7 countries, 2010.

[3]Graphique demande domestique, Washington Post

[4] Flash Eco Natixis – 19 Février 2014

[5] Jacques Sapir, Le coût de l’Euro et l’économie française, russeurope.hypotheses.org/209

[6] Flash Eco Natixis – 4 Février 2013

[7] Jacques Sapir, Le coût du fédéralisme dans la zone euro, russeurope.hypotheses.org/453

Maxime C.

Maxime C.

Rédacteur depuis Mars 2014