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Najat Vallaud-Belkacem propose une réforme du collège qui suscite l’opposition d’une grande partie de la classe politique et intellectuelle, de gauche comme de droite.

Tous les ministres de l’Education Nationale tentent de réformer le mammouth. Les soixante mille postes promis par François Hollande en 2012 plaçaient, de fait, le ministère de la rue de Grenelle comme l’un des gouffres à pognon du quinquennat. Le mariage pour tous de Taubira, les rythmes scolaires de Peillon, et enfin, le collège par Vallaud-Belkacem apparaissent comme des réformes qui font d’une manière ou d’une autre bouger la France et qui laisseront une trace du quinquennat de Hollande. Les nombreux opposants au projet de la ministre et ses quelques rares soutiens tombent tous d’accord sur un point majeur : le collège, trop oublié, est devenu le point faible du système scolaire français. Depuis 1975 et la loi du ministre René Haby instituant le collège unique, tous les élèves de la sixième à la troisième ont dû, en théorie, recevoir le même enseignement, et tous ont pu accéder à l’entrée en 6ème. Dix ans plus tard, Jean-Pierre Chevènement, lointain prédécesseur de Najat Vallaud-Belkacem, voulait amener « 80 % d’une classe d’âge au bac ». Bref, en 40 ans, les gouvernants ont fait croire au peuple que l’on augmentait le niveau de formation alors que l’on baissait les exigences.

Dans la même dynamique de baisse des exigences cachée par une formation plus longue, Nicolas Sarkozy a bouclé la boucle en obligeant les nouveaux enseignants à obtenir un Master là où un an auparavant, une licence suffisait. En 2015 pour avoir le niveau scolaire d’un lycéen d’il y a trente ou quarante ans, il faut donc un diplôme de deuxième cycle universitaire. Rien d’étonnant à ce que de nombreux élèves arrivent en sixième sans une maîtrise totale de la langue française et des mathématiques. Nous ne parlerons pas du niveau d’histoire pour éviter de voir les lecteurs de ces lignes se suicider.

Les familles pauvres habitent souvent dans les mêmes villes ou les mêmes quartiers dits « sensibles » et l’Ecole ne parvient plus à aider les jeunes de ces familles à prendre cet « ascenseur social » qui ne fonctionne pas davantage.

Le collège unique qui cherchait à donner le même savoir à tout le monde ne fonctionne plus, et n’a d’ailleurs jamais bien fonctionné. Il a réussi à baisser le nombre d’artisans et à multiplier les écoles usines à gaz du supérieur. Qu’importe, pour faire un grand peuple, il faut de grands diplômes, le contenu n’est pas ce qui compte, à Bruxelles et dans les bureaux des enquêtes PISA. Ces dernières apparaissent comme l’argument de poids qui fait réfléchir : la France qui se targue d’être le pays des droits de l’homme ne parvient pas à instruire correctement sa jeunesse. Le collège de 2015 n’est qu’une fabrique à chômeurs ou à crétins comme l’écrivait Brighelli, qui de plus en plus, ne savent même plus lire ou écrire leur langue avec correction. De l’école primaire à la troisième, le système scolaire roule déjà à deux vitesses : les zones d’éducation prioritaire le prouvent, il existe des inégalités géographiques qui se retrouvent dans les établissements scolaires. Les familles pauvres habitent souvent dans les mêmes villes ou les mêmes quartiers dits « sensibles » et l’Ecole ne parvient plus à aider les jeunes de ces familles à prendre cet « ascenseur social » qui ne fonctionne pas davantage.

Les inégalités existent. Le collège actuel les fait perdurer, il faut donc changer la donne.

Coup d’orteil dans le mammouth

Avec cette réforme, la ministre Najat Vallaud-Belkacem a délicatement ôté son pied de son escarpin favori pour mettre comme le demandait Claude Allègre, un coup de pied dans le mammouth.  Mais c’est un coup d’orteil. Les changements lancés ne sont pas si profonds. Les nouveaux Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI) apparaissent comme la seule modification réelle pour les élèves et les enseignants. Jusqu’alors, les professeurs étaient invités à travailler ensemble. Mais rien ne les y obligeait. Il était possible de passer des semaines sans adresser la parole à ses collègues. Sauf dans les cas d’élèves posant de profonds problèmes à la classe, le travail interdisciplinaire n’est toujours pas entré dans les mœurs scolaires en 2015. Les élèves eux-mêmes font souvent la remarque à leur professeur de français : « mais là monsieur, c’est de l’histoire ». Leur expliquer pourquoi la littérature demande des connaissances historiques relève de l’exploit.

C’est l’un des éléments positifs de cette réforme : la création, ou plutôt la transformation de morceaux d’heures de cours en un enseignement où les professeurs et les élèves mettront en œuvre des projets. Le but est d’aider les élèves à apprendre, à l’usage, plutôt qu’en magistral. En mettant les mains dans le cambouis sur le thème du développement durable, par exemple, les professeurs et les élèves abordent des problématiques actuelles, qui permettront aux enseignants de chaque discipline de transmettre un savoir, dans le cadre d’une réalisation concrète. C’est sans doute ce qui dérange le plus : les professeurs, s’ils ne sont pas passionnés ou ouverts à autre chose qu’à leur discipline, ne savent pas faire grand-chose alors que des compétences extérieures au savoir purement académique peuvent rendre un enseignement plus passionnant. L’enseignant de 2015 est formé à la va-vite dans des IUFM appelés autrement et il est difficilement capable de travailler en équipe dans l’intérêt de l’élève. Cette réforme va forcer les enseignants à travailler main dans la main et à fournir des résultats, ce que rien ni personne n’avait osé réclamer jusqu’à présent.

Les autres changements prévus par cette réforme sont des écrans de fumées : la suppression des classes bi-langues, c’est la suppression des possibles stratégies des parents pour mettre les élèves dans les « bonnes classes ».

Ainsi c’est l’autonomie des établissements qui se met subrepticement en place : chaque collège pourra décider à sa guise de 20% de l’emploi du temps des élèves. Dans certains établissements, on choisira les Langues et Cultures de l’Antiquité, parmi les six thèmes d’EPI à sélectionner quand d’autres préfèreront des thèmes permettant des réalisations plus complètes, et peut-être plus concrètes pour les élèves. Les autres changements prévus par cette réforme sont des écrans de fumées : la suppression des classes bi-langues, c’est la suppression des possibles stratégies des parents pour mettre les élèves dans les « bonnes classes ». Et donc de passer outre l’égalité républicaine prétendue. La suppression du latin et du grec, c’est une invention des opposants : concrètement, les établissements choisiront tous ce thème dans la liste des EPI à sélectionner et les professeurs de Lettres Classiques, pourront grâce à ces enseignements interdisciplinaires prendre un rôle plus important dans leurs équipes. La nouveauté ne se fera que sur les cinq trous restant. Une partie des enseignants s’étrangle sur la suppression de demi-heures de cours par-ci par-là : sans doute refusent-ils d’imaginer de nouvelles stratégies pédagogiques pour retrouver ce temps dans les EPI. Ce qu’on entend surtout, c’est le refus d’abandonner le cours magistral, il demande moins d’efforts et conforte l’enseignant dans sa posture non pas supérieur mais sécurisante pour lui.

Les sempiternels opposants sans avis

L’école est l’un des sujets préférés des français. Nous y sommes tous passés donc nous avons tous un mot à dire. Comme à chaque réforme, les mêmes cris d’orfraie se font entendre. On veut protéger l’élitisme républicain qui reproduit les mêmes, on s’étonne de l’incompétence d’un ministre, on lit volontairement mal les projets de réforme et on invente des arguments. La disparition des langues anciennes n’est inscrite nulle part dans le projet du ministre. On prend une peur pour une menace et cela devient un argument de fond à ressortir à toutes les sauces. Dans les faits, les élèves suivant un enseignement de latin au collège l’arrêtent presqu’à coups sûrs une fois au lycée. Dans le meilleur des cas ils s’en mordent les doigts en entamant des études de médecine ou en visant l’agrégation de Lettres. Les opposants à la réforme n’ont pas voulu entendre les explications faites par le gouvernement et préfèrent craindre pour l’élitisme républicain.

Comme dans une université noyautée par des étudiants d’extrême gauche, ce sont toujours les mêmes qui se font entendre.

L’Education nationale est irréformable à cause de la défense de cet élitisme. Il était censé permettre à n’importe qui de devenir quelqu’un, il devait éviter la reproduction sociale des élites. Raté. Ce qui apparaît comme un problème à éliminer aux yeux des uns car il ne fonctionne plus se trouve être une zone à défendre pour les opposants. Finkielkraut, Ferry, Onfray et tous les autres injustement décrits par le ministre comme de « pseudo intellectuels » critiquent, appellent à faire front, à s’opposer, bloquent mais ne proposent rien. Comme dans une université noyautée par des étudiants d’extrême gauche, ce sont toujours les mêmes qui se font entendre. Hélas, leur point commun se trouve être le même : tous issus de l’école de la république qui fonctionne, ils devraient s’étonner de son dysfonctionnement et encourager un changement. Au lieu de cela, comme dans le récent clip des Enfoirés, on voit les intellectuels les plus médiatisés se dire contre et dire que les jeunes doivent faire leurs efforts et que c’est à l’autorité d’être restituée. Les faits sont simples : l’Education Nationale de France ne parvient plus à aider ceux qui en ont le plus besoin. C’est le seul réel problème de cette réforme : pour faire progresser ceux qui n’y arrivent pas, on risque de baisser les attentes pour ceux qui réussissaient très bien. L’égalitarisme forcené du gouvernement actuel risque en effet d’amener une chute des compétences générales. Mais ce nivèlement par le bas étant produit depuis la naissance du collège unique, il ne devrait pas empêcher la mise en place de changements profonds dans la réalité de l’enseignement du collège du 21ème siècle.

Collège unique, enfin le coup de grâce ?

Le projet de réforme apportera sans doute le collège unique à sa perte. En permettant aux chefs d’établissements (sans doute sous l’impulsion des rectorats) d’avoir la mainmise sur la sélection des thèmes au sein des EPI, cette réforme met en place ce que les gouvernements Fillon n’avaient pas osé faire : l’autonomie des établissements. Elle se cachera donc dans la prise en compte d’une réalité scolaire, chaque collège ayant des publics, des réalités et des difficultés différentes, s’opéreront ensuite des choix : d’une part les lieux les plus en difficulté travailleront davantage sur les questions de maîtrise de la langue, promesse que l’école primaire ne parvient plus à tenir complètement, de citoyenneté, de savoir vivre. On y éduquera les enfants dont les parents auront plus ou moins renoncé. D’autre part, les collèges qui pourront aller plus loin ne se gêneront pas de le faire et mettront en place de grands projets, ambitieux, mais pour lesquels la maîtrise de la langue et les codes du comportement en société doivent être déjà acquis.

Ainsi donc, cette réforme, va cyniquement recréer l’école d’avant la loi Haby de 1975 : les élèves faibles se verront pousser dans les établissements coutumiers et maîtrisant les techniques d’enseignement des fondamentaux, et les meilleurs élèves iront eux dans des lieux où les professeurs agrégés pourront s’écouter parler en faisant du cours magistral à n’en plus finir, collèges ouvrant directement la porte sur les grands lycées et les grandes carrières.

La reforme Vallaud-Belkacem possède en elle la force de pouvoir créer des vocations d’artisans suivant un parcours d’excellence.

Cela paraît bien pessimiste mais semble toujours mieux que le collège d’aujourd’hui. Sa réalité est multiple et déjà divisée en plusieurs vitesses : certains professeurs ont devant eux une majorité d’élèves issus de classes sociales moyennes ou élevées dont les parents portent à la réussite des enfants un grand souci et peuvent se permettre d’aider le seul élève en difficulté de la classe. D’autres professeurs doivent se battre quotidiennement pour être écoutés ; dans ces classes, la seule réussite possible se fait dans un joyeux bazar désorganisé, où les rares élèves excellents supportent une terrible perte de temps causée par les plus faibles, qui se trouvent bien souvent être les plus provocateurs ; perte de temps qui sera parfois la source d’une rancœur profonde envers ces catégories d’élèves.

Enfin, très rapidement, il faudra reposer la question du lycée : le lycée général devra imposer une sélection à l’entrée de la seconde ou de la première afin de ne garder que les meilleurs ce qui ouvrira la porte à toutes les possibilités offertes à l’excellence académique. C’est surtout l’enseignement professionnel qu’il conviendra de faire renaître : La reforme Vallaud-Belkacem possède en elle la force de pouvoir créer des vocations d’artisans suivant un parcours d’excellence. La France perd ses artisans, c’est au collège que l’engagement dans la voie professionnelle se joue et doit continuer à se jouer. Il faut encourager les jeunes à s’y intéresser, pousser les parents à sortir de leurs propres représentations sur le travail manuel et enfin accepter d’offrir une vraie réponse à l’élève de 13 ans disant à son enseignant qu’il ne comprend pas l’intérêt de savoir tout cela et dont l’intelligence manuelle ne fait aucun doute. Mais c’est aussi l’entreprise qui doit accepter d’entrer dans le rôle du pédagogue et qui doit apprendre à faire aimer son métier : les jeunes du 21ème siècle ne prendront pas goût à un métier manuel avec la pédagogie de l’engueulade. Il convient de former les patrons à la transmission de leur métier. L’histoire de l’éducation est là pour nous permettre de maintenir les passerelles de retour vers une voie plus générale ou technologique.

À trop vouloir emmener les élèves d’une classe d’âge au même niveau, la voie de garage en 2015, c’est la première année de fac. Au lieu d’attendre que ces jeunes aient vingt ans pour être perdu, aidons les à faire de vrais choix dès le collège, mais il faut que ces choix soient possibles. Le collège sera utile à tous, quand la France et ses gouvernements reconnaitront la pluralité des possibilités, des talents, et des choix.

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Christophe Berurier

Christophe Berurier est professeur. Il aime les mots et le vélo.