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La peinture ou la cendre que projette Tony Guillois sur la toile traduit le plus souvent la manifestation de l’homme menacé. C’est pourquoi cet artiste de Rennes bouscule constamment la forme en tordant les corps et monte ainsi de manière surprenante le son jusqu’au niveau du cri. Ce même cri qui retentit si fort pour devenir clameur et rejoindre ceux les plus fous et les plus admirables d’ Antonin Artaud.

Les résultats sont alors troublants car ces corps malingres, qui surgissent le plus souvent des profondeurs insoupçonnées de son monde, sont semblables à des êtres fantomatiques comme Le Troisième œil de 2010.

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Le Troisième oeil, 2010, 80×60 cm

A priori ils se situent tous en dehors d’un champ pictural identifiable mais nous verrons ultérieurement que le travail de ce jeune artiste s’inscrit en fait dans un mouvement plus global et plus actuel. Car Tony Guillois ignore volontairement et superbement la tradition classique de l’odalisque qui avait l’avantage de rassurer.

Il taille dans le vif et dans ses œuvres Danaë et Gisant de 2007, il avait déjà annoncé son projet de décrire un univers cauchemardesque avec des têtes qui vacillent au bord d’un gouffre. Là où partout on sentirait humer l’odeur de la mort et de la décomposition. Toutes ces toiles vivent dans la splendeur lourde, passionnée et charnelle de la matière colorée.

Souvent dans ses représentations, le modèle semble étouffé ou « envahi ». Il est condamné à vivre une tragédie. Indéniablement il y a chez Tony Guillois une parenté évidente avec Egon Schiele, le maître de l’allégorie morbide. Comme lui aussi, il a le courage de montrer les choses qui dérangent car sa franchise ne connaît pas de compromis. Il veut se dégager des conventions de la représentation et de la simple narration pour atteindre la vérité en peinture. C’est le propre de tous les artistes ontologiques.

« On pense ici à Heidegger pour qui l’œuvre d’art est une clairière, trouée de lumière, bordée d’ombres frissonnantes et traversée par le passage de l’Etre. » (Cézanne, d’un siècle à l’autre, Ed. Parenthèses, Michel Ribon, p.24)

La vie abimée et déformée

Alors que de nos jours, on célèbre la perfection physique, paradoxalement les manifestations artistiques des canons de la beauté paraissent obsolètes ou jugées idéologiquement suspectes. En effet de nombreux artistes contemporains ont choisi de montrer des corps tout à fait ordinaires voire imparfaits ou franchement laids. D’autres vont plus loin encore en proposant des agencements de cadavres et des membres en pleine putréfaction (les photographies de Joël–Peter Witkin) ou encore de vieilles femmes couvertes de verrues (Cindy Sherwan).

Tony Guillois semble s’inscrire dans ce mouvement. Les êtres qu’il montre sont souvent squelettiques, difformes voire monstrueux comme ces créatures d’apparence mi-homme, mi-animale : la poule (2011), Tirer la couverture à soi (2011), les restes de son voile (2013) ou encore Le cyclope (2013). En communion avec tous ces artistes, il semble privilégier les aspects grotesques, abjects et donc bien souvent informes. En réalité la tradition des corps déformés procédaient déjà d’une tradition esthétique ancienne comprenant notamment Jérôme Bosch, Pieter Bruegel l’Ancien, Francisco Goya ainsi que les maniéristes du XVII° s. qui exagéraient volontiers certaines parties du corps humain.

Plus près de nous ce sont les précurseurs modernes qui vont conduire aux représentations les plus percutantes avec George Grosz et ses violentes caricatures de la bourgeoisie allemande de l’entre-deux-guerres ou Hans Bellmer. Après la seconde guerre mondiale, le corps déformé devient de fait un sujet récurrent voire pratiquement banal chez les artistes. On pense tout particulièrement à la série des « Women » (Femmes) peinte par de Kooning au début des années 1950 : ces femmes monstrueuses aux seins énormes. Mais aussi aux sculptures d’Alberto Giacometti qui exagérait parfois tellement la déformation du corps humain au point de le rendre pratiquement abstrait. D’ailleurs on retrouve une tendance similaire chez Tony Guillois notamment dans ses créations à la cendre et au crayon des années 2010.

Les formes humaines que l’on croit déceler chez cet artiste ne sont pratiquement plus identifiables. Elles se dérobent à la vue dans un jeu subtil d’apparition et de retrait.

Elles perdent les contours d’une quelconque figuration pour s’abandonner à l’informe ou le néant.

Ou même dans une peinture récente de 2014 intitulée Fuite où le personnage tel un caméléon semble se camoufler dans l’environnement végétal du tableau.

332 La fuite 130x97 cm, 2013-2014

L’artiste explique en partie cette pratique par sa nouvelle technique de la peinture.

« Aujourd’hui je travaille avec de l’acrylique et de l’huile sur toile.Je ne travaille plus avec la cendre… Je n’ai pas une pratique académique de la peinture l’huile. Une pratique plus académique consisterait à appliquer des couches successives, avec un temps de séchage à respecter entre chaque couche.  Je suis toujours marqué par l’utilisation de l’acrylique qui sèche très vite. J’ai toujours besoin de cette intensité, de cette urgence dans le travail. Aussi, je ne laisse pas le temps à l’huile de sécher. Les couleurs se mélangent et se contredisent directement sur la toile. C’est ainsi que les frontières s’estompent, entre corps et non-corps, entre figure et nature, entre la figure et son environnement. Voilà comment s’opère la transformation des corps et leur « manque » de lisibilité. Plus que des figures, il s’agit de leur vestige. » (courriel du 15 mai 2015)

Toutefois ce « manque » de lisibilité et cette absence de figuration au profit d’un vestige ou d’un décor très abstraitisant suscitent toujours de réelles interrogations. Cet effacement de la figuration évoquerait-il des blessures plus profondes ? Comme Francis Bacon qui efface les visages ou les rend troubles dans le seul but de signifier des blessures morales et un effondrement de nos valeurs. Le fait d’abîmer la vie ne résulte donc nullement d’un caprice d’artiste en mal d’inspiration.

Bien au contraire puisqu’il veut nous montrer ce qu’il en est de l’homme.

« C’est l’homme nu » 

C’est comme cela qu’il apparaît à l’artiste de Rennes. Et en cela il rejoint le constat que fait le philosophe Marcel Gauchet en parlant de l’homme contemporain dans son livre « Le désenchantement du monde », Ed. Gallimard, 1985). Cet homme devient selon lui objet à introspection et à dislocation. Tout cela résulterait de sa nouvelle relation avec l’au-delà. Il a perdu tout lien avec la transcendance, il vit désormais « jeté seul » dans le monde comme l’unique objet et sujet de la connaissance. Certains l’appelleront la perte du sacré alors que pour que d’autres ce sera l’absence de communion avec l’être. Ainsi l’espace naturel serait traversé par une fracture qui coupe définitivement toute relation avec son fondement.

Le corps de l’homme va devenir le lieu de résonance et d’expérimentation de toutes les contradictions et notamment celle entre la beauté de la nature de création divine et la cruauté sans appel de ce monde qui est aussi une vallée de larmes. « C’est (donc bien) l’homme nu » complètement démuni, sans prise sur une nature écrasante. Son rapport avec les choses devient même distant par rapport à cette nature menacée par son objectivisation technicienne ou son arraisonnement selon Martin Heidegger.

Dans le Triptyque réalisé en 2010 par l’artiste Tony Guillois, la distance froide évoquée précédemment transparait avec éclat.

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Le Triptyque

Pour représenter les corps, le peintre n’utilise que le noir et le blanc, son travail charnel va à l’essentiel, mené avec méthode et précision. Les trois personnages ne sont déjà plus de ce monde. Ils semblent avoir perdu tout contact avec le réel. En effet celui qui est situé au milieu paraît endormi ou en train de rêver alors que les deux autres qui l’encadrent ont les yeux fermés. Tous les trois s’invitent par une attitude méditative d’une grande intensité dans une dimension déjà presque surnaturelle. L’artiste réalise ici ce qu’évoque le philosophe. Pour permettre la relation avec le Tout Autre, il faut provoquer une rupture interne ouvrant sur une fracture de l’être.

Le peintre représente cette fracture en ouvrant les corps et en les brisant. C’est pourquoi les corps sont décharnés, brisés et laissent apparaître de leur béance les os du squelette.

Le style comme rapport original au monde.

Maurice Merleau-Ponty, dans son livre « La prose du monde » rapporte que Husserl a introduit la notion de style pour traduire notre rapport original au monde.

Il explique en affirmant que : « Ce que le peintre cherche à mettre dans un tableau, ce n’est pas le soi immédiat, la nuance même du sentir, c’est son style… » (« La prose du monde », Ed.Gallimard, 1969, p.79) Peintre ontologique, Toni Guillois aime les couleurs sombres et les surfaces grattées et griffées. Son style pictural encourage une orientation psychologique qui vise à montrer l’âme profonde du sujet. Mais sa technique picturale a changé depuis quatre ans.

S’il utilise dorénavant l’huile et l’acrylique et donc les couleurs, en revanche sa quête initiale reste toujours identique. Il veut scruter les profondeurs de l’être.

Et par conséquent sa palette reste fondamentalement assourdie. L’artiste se focalise davantage sur les espaces et les profondeurs que sur la couleur elle-même.

Certes il a une prédilection récente pour les mauves sombres, les verts foncés et les bleus atténués. Toutefois les bruns et les noirs restent ses couleurs favorites.

L’artiste définit généralement les chairs par un glacis préparatoire modelé de blanc et de gris sur lequel, il pose ensuite des accents soit de bleu, de rose ou de rouge.

Son style reste toujours aussi dérangeant et d’ailleurs ses dernières créations amplifient encore ses allégories grinçantes, tortueuses et inquiétantes.

Sa technique le conduit à adopter une telle attitude qui s’impose à lui de manière presque involontaire.

« Si une orbite semble très présente et pourquoi pas donner à un visage une sensation « lugubre » voire fantomatique, ce n’est pas par volonté.

C’est simplement que je ne souhaite pas un iris où un fond d’œil réaliste et détaillé. Une ombre suffira. Entre présence et apparition. Voilà l’échange dans mes toiles, entre significations et formes. Le doute est permis. » (courriel op.cit.)

Ses personnages sont toujours étrangement seuls et désespérés. La vacuité des regards et la nudité répétées sur de nombreuses toiles participent à l’isolement et la vulnérabilité de ces mêmes représentations.

321 ...160x60 cm, 2013

C’est une vue lugubre de « l’existence terrestre ». Tout semble corroborer le phénomène de l’isolement : nous sommes nés seuls et nous restons fondamentalement seuls. L’artiste nous offre à vivre le monde de la vacuité à l’image du théâtre de Beckett. En plus de cette solitude, c’est un monde aporique ravagé par le trop plein de pulsions. Celles-ci étant signifiées sur la toile par la massivité et la violence des touches. On est saisi par cette agressivité que l’artiste ne cesse de provoquer par les déformations anatomiques et les distorsions volontaires.

Toutes les toiles récentes notamment celles de 2013 et de 2014 comme Les restes de son voile, le sommeil dérangé, le cyclope, sirène, la fuite et la peluche… jouent dramatiquement sur ces sensations de chaos et agressent sur tous les fronts : couleur, forme, proportion et atmosphère. Tony Guillois a le goût des lieux sauvages, presque effrayants. La figure et l’aspect physique en général sont traités à gros traits et brutalement comme le résultat d’une violence destructrice.

325...80 x 60 cm, 2013-1

Il peut être classé parmi les peintres destructeurs comme le furent Caravage, Van Gogh ou d’autres artistes plus récents de l’expressionnisme allemand notamment. En ce sens comme Beckett déjà cité, il épouse le principe dionysiaque qui instaure le désordre en tant que facteur de création.

A l’opposé de l’harmonie prônée par Hegel, il oppose la figure de Dionysos qui incarne à la fois l’humain et le divin et donc «  finitude et immortalité, souffrance et joie, folie et raison, cruauté et clémence, éros et thanatos, komedia et tragoedia » (Lassaad Jamoussi, Le pictural dans l’œuvre de Beckett, approche poïétique de la chosette, op.cit.,p.81). Car l’ordre du monde est un leurre et par conséquent la création ne peut résider que « dans la permanence de l’opposition des forces contraires et la constance subversive des conflits. » (op.cit. p.82)

Par ailleurs ce même désordre dionysiaque revendiqué par Beckett  recoupe la notion de combat que Heidegger installe dans l’œuvre d’art.

Mais ce combat donne-t-il sens et procure-t-il de l’espoir ?

Car les fonds « lugubres » marquent profondément les œuvres de Toni Guillois !

Même si récemment il utilise des couleurs moins tristes, les fonds ténébreux restent encore bien présents.

Lui-même le reconnaît bien volontiers même s’il estime par ailleurs qu’il s’agit d’un acte non délibéré de sa part.

En réalité son goût pour la grisaille et l’obscurité stimule sa création.

C’est toujours le mythe de la vision nocturne qui perdure et inspire les poètes et tous les créateurs comme pour Beckett déjà cité plus haut.

« L’obscurité  que je m’étais toujours acharné à refouler est en réalité mon meilleur… indestructible association jusqu’au dernier soupir de la tempête et de la nuit avec la lumière de l’entendement. » (op.cit. p.158)

Christian Schmitt

www.espacetrevisse.com

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Tony Guillois

https://tonyguillois.wordpress.com/2015/05/15/31/

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Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "l'univers de J.L. Trévisse, artiste peintre" (ed. Lelivredart 2008) et de trois autres ouvrages sur les vitraux réalisés par des artistes contemporains aux ed. des Paraiges: Jean Cocteau (2012), Jacques Villon (2014) et Roger Bissière (2016). A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com