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Désormais plus meurtrière fusillade de l’histoire des États-Unis, pourtant émaillée de très nombreuses tueries de masse, le drame d’Orlando pourrait faire basculer la campagne présidentielle américaine dans une autre dimension.

Nous avions jusqu’ici une campagne mordante, avec des saillies le plus généralement d’assez mauvaise qualité et beaucoup de flous. Entre un Donald Trump qui, contre toute attente, a su éliminer la concurrence des Républicains traditionnels, quand bien même son programme reste bien difficile à saisir, et une Hillary Clinton qui, à défaut de faire souffler un vent de nouveauté, incarne aux yeux de millions d’électeurs une certaine continuité, une forme de sérénité et symbolise la constance face aux innombrables provocations de l’imprévisible milliardaire mauvais teint.

Daech, qui a revendiqué la fusillade, l’a-t-il en fait « récupérée », avec l’ambition d’ajouter une pierre supplémentaire à sa légende noire, de la peur à l’horreur, et de raviver par là-même la menace d’attentats sur le sol américain ?

Longtemps aux prises avec le très résistant Bernie Sanders, tandis que son adversaire républicain peut se concentrer exclusivement sur le cas de l’ancienne première dame depuis plusieurs semaines, cette dernière a choisi de mettre sa campagne brièvement entre parenthèses après le massacre précité, perpétré dans la discothèque gay The Pulse. 49 morts, 53 blessés, tous victimes d’un islamiste qui les a pris pour cibles parce qu’homosexuels, donc indignes de vivre à ses yeux de radicalisé.

On en était là, jusqu’à ce que l’enquête révèle qu’Omar Mateen, américain de 29 ans d’origine afghane, était un habitué du club qu’il a visé… Partant, deux interrogations ont germé : Daech, qui a revendiqué la fusillade, l’a-t-il en fait « récupérée », avec l’ambition d’ajouter une pierre supplémentaire à sa légende noire, de la peur à l’horreur, et de raviver par là-même la menace d’attentats sur le sol américain ? Le susnommé Omar Mateen, dont le père pose également question,  était-il lui-même gay, ce qui donnerait une autre coloration à son acte abominable, motivé par une frustration tout aussi effroyable, mais d’une autre nature, peut-être plus reptilienne et moins idéologique ?

Donald Trump n’a pas évoqué cette information et a trouvé le moyen de tirer la couverture à lui dans un tweet d’un goût plus que douteux, remerciant, après la compassion d’usage, ceux qui l’ont « félicité d’avoir raison sur le terrorisme islamiste ». Une autocongratulation largement dénoncée et peut-être précipitée étant donné le peu d’éléments dont les autorités et le grand public disposaient lorsqu’il s’en est fendu, quelques heures seulement après la tuerie, quand le temps aurait dû être au seul recueillement. Barack Obama s’est quant à lui attiré quelques foudres en se refusant dans un premier temps à s’étendre sur les motivations d’Omar Mateen dans une courte allocution dimanche, avant d’évoquer, le lendemain, au sortir d’une réunion avec des responsables du FBI, l’absence de « preuves claires » que l’attaque d’Orlando ait été commanditée de l’étranger.

Le commun des Américains, de son côté, oscille depuis dimanche entre effroi, prudence et révolte, et il y a tout lieu de croire que les débats de ces prochaines semaines seront enflammés.

« Il semble que le tireur ait été inspiré par diverses sources d’information extrémistes sur Internet (…) Il a annoncé son allégeance à l’organisation Etat islamique à la dernière minute, mais il n’existe pas de preuve à ce stade qu’il ait été dirigé par elle », a poursuivi le chef de l’exécutif américain, qui soutient désormais officiellement Hillary Clinton et a également vilipendé la rhétorique anti-musulmane de Donald Trump. De quoi attiser l’accusation, souvent entendue, de complaisance, d’angélisme voire de connivence avec Daech, qu’ils sont encore nombreux à percevoir comme une création américaine destinée à défendre les intérêts supérieurs de la première puissance économique du monde en Irak et en Syrie…  Daech, dont il faut toutefois aussi admettre que la dimension planétaire de son pouvoir de nuisance a été tardivement assimilée par les États-Unis, qu’on a connus jadis plus déterminés en matière de bombardements.

Le commun des Américains, de son côté, oscille depuis dimanche entre effroi, prudence et révolte, et il y a tout lieu de croire que les débats de ces prochaines semaines seront enflammés. Celui concernant la législation sur les armes à feu a en effet resurgi, certes comme après chaque fusillade ou presque. Faut-il la durcir, selon le vœu des démocrates et d’une partie de la presse à l’image du Daily News, qui a ironiquement remercié la toute-puissante NRA (National Rifle Association), avec l’espoir de limiter le nombre de tueries ? Faut-il la maintenir, comme le préconise Donald Trump, attaché à un amendement constitutionnel de deux siècles et demi, et qui après les attentats du 13 novembre à Paris avait estimé qu’ils n’auraient jamais eu lieu si des victimes avaient eu la possibilité d’être armées ?

Trump / Clinton : Vers des différences de plus en plus nettes

Un choix d’une clarté lumineuse leur sera sans doute proposé, étant entendu que jamais, depuis Franklin Roosevelt, les Américains n’ont accordé leur confiance au même camp plus de deux mandats de suite.

D’aucuns diront que le ver est dans le fruit et que ceux qui sont suffisamment déterminés pour passer à l’acte y parviennent toujours. Plus contraignante que son homologue américaine, la loi française empêche-t-elle pour autant le trafic d’armes dans nos frontières ? D’autres soutiendront que le permis de port d’armes est une infamie, une disposition inadaptée à la cruauté du monde d’aujourd’hui, et qu’en restreindre les conditions relève du pur principe de précaution. On ne peut plus clivant, le sujet pourrait quoi qu’il en soit polariser la campagne et balayer toute notion de mesure en la matière, même si Donald Trump n’est pas franchement coutumier du fait.

Le candidat républicain devrait par ailleurs continuer de prendre l’islam pour cible, sans prendre de gants, convaincu que c’est son politiquement incorrect qui l’a mené jusqu’où il est aujourd’hui. Ses diatribes rencontrent il est vrai un certain écho et la tuerie d’Orlando, ajoutée à celle de San Bernardino en fin d’année dernière, a vocation à favoriser les généralisations dans certains esprits. Et même à donner raison au truculent magnat de l’immobilier, estimeront ceux qui adhéraient à son idée, qui serait au demeurant fort difficile à appliquer, de stopper l’immigration musulmane, par précaution là aussi… Hillary Clinton, elle, jouera sans doute la carte de l’apaisement,  une posture « obaméenne » qui pourrait toutefois être sérieusement ébranlée et contestée par les électeurs en cas de nouvelle attaque islamiste envers des citoyens ou des intérêts américains, ce qui paraît plus vraisemblable depuis quelques jours et l’émergence rapide de doutes concernant la gestion du cas Mateen par le FBI.

Sans pour autant rebattre (toutes) les cartes, le massacre d’Orlando risque fort, en tout cas, d’affermir encore les positions de ces deux rivaux que tout oppose déjà. Arbitres de ce duel singulier, les électeurs devront choisir entre deux camps qui, à n’en pas douter, exalteront leurs valeurs historiques et leurs idéaux jusqu’en novembre. Un choix d’une clarté lumineuse leur sera sans doute proposé, étant entendu que jamais, depuis Franklin Roosevelt, les Américains n’ont accordé leur confiance au même camp plus de deux mandats de suite.

A l’aune de cet antécédent, Donald Trump a une carte à jouer, par-delà des provocations, maladresses, rodomontades et autres reculades qui semblent inévitables et dont il donne l’impression qu’elles sont le plus souvent volontaires. Reste à savoir si elles finiront ou non par lasser, et quand il daignera apporter à son programme, quoi qu’on pense de lui (ou plutôt de ses déclarations d’intention), la clarté et la consistance qui lui font toujours défaut aujourd’hui. Hillary Clinton, elle, devra sans doute trouver le moyen de marquer enfin sa différence avec Barack Obama. De récupérer au moins une partie du capital sympathie dont dispose Bernie Sanders. D’être autre chose qu’une pâle candidate de l’establishment, en somme.

 

Guillaume Duhamel

Guillaume Duhamel

34 ans. Journaliste financier originellement spécialisé dans le sport et l'écologie. Féru de politique, de géopolitique, de balle jaune et de ballon rond. Info plutôt qu'intox et intérêt marqué pour l'investigation, bien qu'elle soit en voie de disparition.