« One man’s life or death were but a small price to pay for the acquirement of the knowledge which I sought, for the dominion I should acquire and transmit over the elemental foes of our race. »,
Victor Frankenstein

 

A l’heure où on n’a jamais produit autant de séries américaines, une œuvre se distingue par son esthétisme, sa majesté, la délicatesse de ces dialogues, la noblesse de ces personnages : WestWorld. Tentons de revenir sur ses symboles, ses discours et son intertextualité. A partir d’un film sorti en 1973, un duo, formé par Jonathan Nolan et Lisa Joy, sa compagne, s’est attelé à la réécriture de cette œuvre, l’augmentant considérablement, parvenant à forger un univers stupéfiant de beauté. Il faudra ici se baser sur des critères empiriques pour en juger, liés à une expérience vis-à-vis de conversations littéraires ou artistiques plus anciennes.

Le thème central s’articule autour d’androïdes censés participer d’une « expérience » au sein d’un parc, tel que présenté par les publicités situées à l’entrée. Tout a été imaginé pour donner l’impression sensible d’êtres humains, dans une immersion totale. Les individus sont transportés dans un Far West mythifié, peuplé d’automates à la réalité confondante. Nolan en peintre d’une fresque moderne, fait appel à des concepts ancestraux, par conséquent éternels, sur le cheminement de l’Homme.

Une multiplicité d’histoires et de narrateurs

On assiste à un nouvel assemblage narratif où les robots se racontent aussi une histoire, imposée par leurs créateurs avec une dimension supposément contingente, qui s’agrandit de plus en plus.

Au sein de WestWorld, tout le monde se raconte une histoire. Les gestionnaires du parc en ont une, les participants créent leurs propres péripéties. Le personnage de William est de ce point de vue éclairant. Toutes les aventures peuvent être racontées. Les narrateurs sont légion, tour à tour intradiégétiques et extradiégétiques. Les deux éléments se croisent, s’entremêlent, finissent par fusionner.

On entre donc dans la complexité exquise de la narration intérieure et extérieure. On assiste à un nouvel assemblage narratif où les robots se racontent aussi une histoire, imposée par leurs créateurs avec une dimension contingente, qui s’agrandit de plus en plus. On observe une opposition entre la régularité rigide qui se rapproche de la régularité mathématique et l’irrégularité, l’improvisation constituant un des fondements de l’Homme.

Anthony Hopkins et sa grâce toute anglaise, citant des extraits de Frankenstein, ou le Prométhée moderne, incarne le chef d’orchestre de cet ensemble d’instruments humanoïdes,  Gepetto désenchanté. Sa diction délicate, son phrasé, fastueux sans être déclamatoire, fascinent. Une impression agréable d’être transporté à l’époque victorienne. A travers son regard, nous entrons dans un monde fait de réflexions sur l’Homme. La porte d’entrée est si belle que nous nous engouffrons sans peine dans cette demeure macrocosmique que constitue WestWorld.

La série mobilise une série de concepts qu’il faut tâcher de déchiffrer. On se trompera sans doute. On trébuchera. Mais, comme le dit Hopkins, c’est l’erreur, le tâtonnement qui restent l’essence de l’évolution. Comment pourrait-on apprendre, s’émanciper d’un état d’être donné, si l’on ne se trompe jamais ? Outre la persistance de l’Homme créateur, le caractère exponentiel du travail de Nolan impressionne. A partir d’un matériel ancien, brut, peu connu du grand public, on est parvenu à réinventer un univers dans des proportions grandioses. Il nous est permis d’entrevoir la quête intérieure de l’Homme à travers la série.

Une réflexion sur l’Homme 

Le parc devient l’occasion d’une quête de soi, au risque de se perdre.

Sans tomber dans la liste à la Prévert, on peut reprendre la classification d’Hegel sur l’esthétique. Ainsi, ce qui naît de l’esprit est doublement né, donc supérieur à la nature. L’esprit étant né de la nature. WestWorld, c’est cela. La nature créa l’esprit, l’esprit créé l’ersatz d’humain. L’ersatz se met à penser, ressentir, étant entendu que l’acte de pensée devient un acte de création pure, cependant esclave de la circonstance. Une quête imparfaite vers la conscience.

A l’inverse, l’individu se déshumanise par ses comportements à l’égard d’êtres artificiels, qu’ils soient positifs ou négatifs à leur égard et perd toute empathie. Ce parc, c’est finalement notre esprit, une rêverie où tout ou presque est permis. Lorsque nous sommes rendus à nous mêmes, nous ne savons pas quoi faire.

Cela pose la question de la nature de l’Homme. L’éternel affrontement entre Rousseau et Hobbes. L’Homme est-il foncièrement mauvais, lorsqu’il laisse cours à ses pulsions ou au contraire bon pour ses congénères ? On reste malgré tout seul dans ce Far West si moderne, entouré de machines, comme des jouets, que l’on fait tant souffrir. Ce parc peut néanmoins procurer une satisfaction universellement communicable et implique  la conscience d’une finalité subjective dans l’usage que nous faisons de notre faculté dans la connaissance de notre être. Le parc devient l’occasion d’une quête de soi, au risque de se perdre.

Dans une situation de liberté absolue, la capitulation de l’Homme face à ses pulsions entraîne un éloignement par rapport à son humanité. La technique paradoxalement participe de cela. La barbarie ordinaire est favorisée par la technique comme une allégorie de notre monde moderne. Dans la série, on observe étrangement une certaine sidération lorsqu’on s’en rend compte.

Ce parc, c’est aussi la démesure des choses. L’excès de latitude provoque la lassitude et l’ennui.  On plonge dans l’Hybris comme mouvement téméraire de dépassement de la limite. Le personnage d’Ed Harris en constitue l’exemple éclatant. Il y a une  abondance sans joie.  Mais, là où il s’agit seulement d’entretenir un libre jeu des facultés, sous la condition que l’entendement n’en souffre pas, le personnage évite autant que possible la régularité qui s’annonce comme contrainte ; c’est pourquoi WestWorld en tant que monde aléatoire et indépendant, pousse la liberté jusqu’à se rapprocher du grotesque. C’est dans cet affranchissement de toute contrainte par la règle que se présente ainsi l’occasion où le goût peut montrer sa plus grande perfection dans l’imagination. Ce goût reste marqué par la perversion et un déchaînement de violence.

Des Hommes dépassés par leur technique

WestWorld illustre cette dichotomie, cette opposition entre une incompréhension face à la technique qu’ils ont eux-mêmes fabriquée et l’arrogance teintée d’aveuglement face à leur création.

WestWorld penche donc du côté de la question de la finalité, ainsi que de la philosophie de la technique. Nolan semble faire appel à une certaine idée de la finalité à travers deux points de vue : l’un sensible, l’autre technologique. Le point commun des personnages, Hommes ou robots : tenter de donner du sens à ce qui leur arrive. Parallèlement aux êtres artificiels, les humains sont dans une position dite de « décalage prométhéen », concepts développés par Anders, disciple d’Heidegger.

Ainsi, ce dernier prétend, dans L’obsolescence de l’Homme, que la honte prométhéenne consiste en une « honte s’emparant de l’Homme devant l’humiliante qualité des choses qu’il a lui-même fabriquées ». Autrement dit, on aurait honte  « d’être devenu plutôt que d’avoir été fabriqué ». Lorsqu’il parle de décalage prométhéen, il signifie l’impossibilité pour la conscience humaine de comprendre toutes les conséquences d’une technologie nouvelle.

Dans ce décalage, les personnages en charge sont si orgueilleux, dans une persistante immodération, qui tranche avec cette ignorance face aux machines parfaites qu’ils ont créées. WestWorld illustre cette dichotomie, cette opposition entre une incompréhension face à la technique qu’ils ont eux-mêmes fabriquée et l’arrogance teintée d’aveuglement face à leur création.

Frankenstein et Westworld, dont la série empreinte une grande partie de ses thèmes, cristallisent cette arrogance des individus à se gargariser de la création de leur machine, incapables d’en mesurer les conséquences destructrices. Toute cette production est ainsi étalée au détriment d’une humanité. L’Homme ne peut pas être créé, il ne peut qu’être engendré. Est-ce que les Hommes au sein de cet univers sont des dieux ? Dieux au sens grec, aux comportements d’Hommes exagérément rabelaisiens. WestWorld en explore la possibilité. Finalement, ces agissements procèdent d’un nihilisme intégral, qui voit la négation de toutes valeurs, croyances ou réalités substantielles, un rejet de tout idéalisme.

WestWorld reste une orgie d’imagination fascinante, où l’Homme, rendu à lui-même, ne sait plus vraiment quoi faire d’une nouvelle liberté infinie.

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Rémi Loriov

Rémi Loriov est un homme libre qui s'intéresse à tout. On dit souvent à son propos : "personne ne sait ce qu'il fait, mais il le fait très bien." Il aime les histoires.