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Aujourd’hui sort sur nos écrans le troisième opus de la trilogie de Thomas Lilti. Après Hippocrate et Médecin de campagne, nous voilà spectateurs de la genèse du métier fascinant de médecin avec Première année

Le réalisateur, ancien généraliste, nous plonge dans l’enfer que constitue cette période, où la concurrence est aussi intense que les espérances de jeunes gens qui sacrifient tout ou presque pour réussir cette première année. Le film se démarque aussi par sa faculté à rendre concrets, voir sensibles les rapports de classe au sein de l’enseignement supérieur. Un thème qui a toujours fait beaucoup parler.

« Le fameux « capital culturel », si cher au sociologue, est magistralement illustré à travers ce film. »

Nous retrouvons ainsi deux jeunes garçons, aux motivations pour le moins disparates. Ainsi Antoine (Vincent Lacoste) tente pour la troisième fois – qui est d’ailleurs la position du film dans la trilogie – cette fameuse première année. Lorsqu’il laisse une place dans un amphi surchargé, c’est Benjamin qui s’assoit, jeune bachelier, tentant pour la première fois de passer ce glorieux Rubicon. L’intrigue,  fidèle aux travaux de Bourdieu, nous montre qu’Antoine travaille d’arrache-pied afin de dépasser le schéma familial de parents salariés modestes, quand son acolyte, issu d’une famille de normaliens et autres chirurgiens, intègre cette filière avec une nonchalance non dissimulée. En fait, si l’un tente de casser les carcans sociaux liés à sa naissance, le second n’a finalement pas grand-chose à faire pour continuer cette lignée de détenteurs de titres scolaires prestigieux. Le fameux « capital culturel », si cher au sociologue, est magistralement illustré à travers ce film.

Bourdieu avait malheureusement raison

Une certaine réalité de la théorie se dévoile donc sous nos yeux et nous regardons cela avec nostalgie. Si La Reproduction avait fait grand bruit lors de sa parution, pointant en effet des rapports de force, ces mécanismes diffus d’une inégalité consubstantielle de l’humain sous couvert d’égalitarisme républicain, le livre apparaît joliment désuet à l’aune de ce début de millénaire.

« Le film montre que le rôle de l’entourage familial demeure essentiel dans la réussite scolaire. »

A l’instar de Philippe Muray, qui avait, malgré lui, prophétisé avec brio l’emballement festif des masses urbaines et qui aurait sans doute été horrifié par les gesticulations de l’actuel maire de Paris, Bourdieu, n’en déplaise à beaucoup, avait malheureusement raison.

Le film démontre que le rôle de l’entourage familial demeure essentiel dans la réussite scolaire. L’inéluctabilité du processus est renforcé par la crise de l’école publique en France, avec un classement PISA qui ne cesse pas de dépeindre un système éducatif français aux abois. Cette notion développée par Bourdieu prend en effet une saveur particulière devant la détérioration des institutions éducatives accentuée par un nombrilisme parental qui n’arrange rien. Dans bien des cas, des élèves surprotégés semblent plus intéressés par l’argent facile et la célébrité sans objet que par le savoir et la culture, naviguant dans un monde fait de likes et d’algorithmes manipulateurs. Tout se résume à un concours de popularité. Le professeur devient donc de moins en moins pertinent et la famille prend le relais. Car la compétition fait rage et les parents redoublent d’ingéniosité afin de placer leur progénitures dans les structures les plus prestigieuses, et ce dès leur plus jeune âge.

« Sommes nous des agents qui contrôlons notre existence ou des sujets tributaires des circonstances du temps ? »

Première année, sans toutefois rentrer dans les dédales de cette machine de guerre, nous révèle cependant, dans une ambiance parisienne d’un autre âge, qu’il reste une place pour l’empathie et la bienveillance, dans un monde où l’efficacité semble tout écraser.

Sommes nous des agents qui contrôlons notre existence ou des sujets tributaires des circonstances du temps ? Le film nous laisse sur notre faim, n’y répondant qu’à moitié, mais c’est peut-être cela le plus important.

 

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Rémi Loriov

Rémi Loriov est un homme libre qui s'intéresse à tout. On dit souvent à son propos : "personne ne sait ce qu'il fait, mais il le fait très bien." Il aime les histoires.