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Il y a trente ans, jour pour jour, un exercice destiné à démontrer que la centrale nucléaire de Tchernobyl, mise en service en 1977, peut être relancée d’elle-même à la suite d’une perte totale du réseau électrique débutait. Peu après minuit, Leonid Toptunov, responsable du régime du réacteur numéro 4, commettait une erreur. La première d’une longue série…

Erreurs de conception, incompétence humaine pour partie due à une formation inadaptée et insuffisante, lourdeur de la bureaucratie soviétique, culture exacerbée du secret… Trente ans après les faits, force est de reconnaître que tous les ingrédients étaient réunis pour qu’une telle tragédie ait lieu, sous les yeux ébahis d’un monde qui, sept ans après le grave incident de la centrale américaine de Three Mile Island (Pennsylvanie), avait oublié que l’exploitation de l’atome à des fins civiles n’était pas sans risque.

La gestion de la crise a été calamiteuse dans cette URSS sclérosée, au bord de l’apoplexie, en quasi-faillite et gangrénée par des décennies de corruption. L’arrivée au pouvoir du réformateur Mikhaïl Gorbatchev un an auparavant n’y a rien changé. Pour bien intentionné qu’il fut, avec ses grands desseins de transparence et d’ouverture, le premier secrétaire du PCUS lui-même a été complètement dépassé, pris au piège des minimisations et autres dénis d’une nomenklatura plus inconséquente et démunie que jamais.

Les autorités françaises aussi ont lourdement failli. Complètement paniqué, le gouvernement de Jacques Chirac a soutenu mordicus que, dans son extrême bienveillance, le nuage radioactif s’était arrêté à la frontière allemande. Un mensonge éhonté resté célèbre et qui s’apparente, disons-le tout net, à un gigantesque bras d’honneur des pouvoirs publics à la population. On n’aurait par ailleurs pas pu mieux s’y prendre pour apporter de l’eau au moulin des nombreux contempteurs du nucléaire, érigé en dogme énergétique dans l’Hexagone et, intérêts financiers colossaux oblige, recouvert d’un masque d’opacité qu’il est illusoire de penser faire tomber.

Nombreux sont ceux qui se rappellent ce défilé d’experts trop rassurants pour être honnêtes sur les plateaux des journaux télévisés, feu le fondateur et directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI) Pierre Pellerin en tête, cette fable selon laquelle l’anticyclone des Açores allait détourner le panache radioactif et ce refus obstiné de Paris de délivrer des consignes de vigilance accrue, en matière d’alimentation notamment.

Trois décennies après, l’ombre de Tchernobyl continue de planer sur les centrales nucléaires du monde entier, indépendamment de leur degré de modernité et de leur emplacement géographique, et avec elle l’effrayante perspective d’évacuations déchirantes, de villes-fantôme, de bébés mal formés, d’animaux « mutants » et denrées durablement contaminées. Car à Tchernobyl, dans la nuit du 26 avril 1986, la réalité a dépassé fiction et science-fiction.

La genèse d’un cataclysme

Tout aussi grave: les pouvoirs publics se montrent peu regardants en matière de contrôles et la centrale est dirigée par Viktor Petrovitch Brioukhanov, ingénieur en thermodynamique et non spécialiste du nucléaire.

Mise en service en 1977, la centrale nucléaire de Tchernobyl, située à 110 kilomètres de Kiev, est dépourvue d’enceinte de confinement, ce qui favorisera la propagation des rejets radioactifs. Une structure assez sommaire donc, voire précaire, et qui a déjà fait l’objet d’essais hasardeux.

Tout aussi grave: les pouvoirs publics se montrent peu regardants en matière de contrôles et la centrale est dirigée par Viktor Petrovitch Brioukhanov, ingénieur en thermodynamique et non spécialiste du nucléaire. Le costume est de toute évidence trop grand pour cet homme qui a été propulsé à ce poste à la faveur de son militantisme zélé…

Au diable également les normes de sécurité, une notion qui a toujours été très secondaire aux yeux du régime, et le respect du cahier des charges. Le réacteur numéro 4 n’a pas échappé à cette suicidaire légèreté, son acte de mise en exploitation expérimentale ayant été paraphé en 1983 dans la précipitation, alors que toutes les vérifications n’avaient pas encore été achevées.

C’est dans ce contexte effrayant que débute l’exercice précité, lequel prévoit que la puissance de la turbine soit située entre 700 et 1 000 mégawatts (MW). Peu après minuit, le 26 avril 1986, le test de l’alimentation électrique de secours bascule. Alors que la puissance atteint environ 500 MW, Leonid Toptunov insère trop loin les barres de contrôle et elle chute brusquement à 30 MW. Il en résulte l’empoisonnement au xénon du réacteur au xénon 135. Celui-ci absorbe les neutrons et maintient la puissance à 200 MW. Le réacteur 4 devient une cocotte-minute et chauffe très au-delà du raisonnable. A 1h23, après une série d’erreurs techniques et de jugement, un incendie se déclare à la suite de la formation d’un mélange détonnant d’oxygène (O2) et d’hydrogène (H1). La puissance du réacteur centuple, faisant au bout du compte exploser la dalle de béton de 1 200 tonnes qui le surplombait.

Le réacteur 4 est fissuré sur le haut et sur le côté par les débris, puis entre en fusion, tandis que ce qui reste de la dalle de béton menace maintenant de fondre. Une catastrophe sans précédent est en train de se produire, sans que les populations alentours soient informées. Aucune disposition particulière n’est prise malgré la propagation fulgurante de matières radioactives. La vie a complètement changé, mais elle continue comme si de rien n’était et il n’est pour l’heure pas question d’effrayer les camarades, encore moins la communauté internationale.

Dans la journée, l’ingénieur en chef responsable du réacteur 3 sauve le numéro 4 d’une destruction quasi-certaine qui aurait eu des conséquences bien plus terribles encore en le faisant passer en arrêt à froid. Réveillé à 1h30 du matin, Viktor Brioukhanov avait ensuite, sur la base d’un récit tronqué, fruit de ses mésestimations, reçu l’ordre de maintenir le refroidissement par eau du réacteur. Une directive qu’il s’était employé à faire respecter, mais qui n’a fait que favoriser la libération de substances radioactives dans l’atmosphère et a noyé les installations souterraines communes aux deux turbines.

Héros

Reste le cas plus funeste encore des liquidateurs, soldats désarmés chargés de combattre un mail diffus et insaisissable.

L’incendie fait rage et les pompiers sont appelés. Ils deviendront des héros de l’URSS, dépêchés pour une mission perdue d’avance, confrontés au feu et à un ennemi invisible plus redoutable encore, la radioactivité, qui ne peut être combattue à l’aide de lances à eau. Pris de nausées et de vomissements, ces hommes ne savaient pas qu’ils étaient envoyés à la mort. La plupart trépasseront rapidement. En martyrs, sacrifiés sur l’autel de la folie soviéto-communiste.

Les pilotes d’hélicoptères à partir desquels sont ensuite déversés les sacs de sable et de plomb qui auront raison du sinistre appartiennent eux aussi à cette catégorie, envoyés sur place sans le moindre équipement de protection, au-dessus d’un réacteur ravagé. Il va sans dire que le sort des plongeurs appelés à fermer les vannes situées sous ladite turbine en fusion et à installer un système de pompage pour vider les salles noyées n’était pas plus enviable.

L’incendie éteint, s’ensuit un nouveau ballet d’hélicoptères militaires de transport. Quelque mille pilotes survolent la centrale de Tchernobyl, à 200 mètres de hauteur, pour y larguer dans un trou béant de 10 mètres de diamètre des tonnes de sable, d’argile, de plomb, de bore, de borax et de dolomite, un mélange destiné à stopper la réaction nucléaire et à enfin limiter les rejets radioactifs. Leur mission est périlleuse et les expose purement et simplement au cancer, considérant encore une fois la très forte radioactivité du site.

L’évacuation des populations débute enfin le 27 avril en début d’après-midi. La ville la plus proche, Prypiat, compte près de 50 000 habitants à qui l’armée a demandé de n’emporter que le strict minimum. Il s’attendent à revenir chez eux d’ici deux ou trois jours et sont hébergés dans des conditions précaires dans la région de Polesskoie, encore trop proche de Tchernobyl pour être épargnée. Il faudra plusieurs semaines supplémentaires pour évacuer l’ensemble des 115 000 personnes domiciliées dans un rayon de trente kilomètres autour de la centrale accidentée. De quoi nourrir un profond ressentiment à l’endroit des autorités, totalement débordées, incapables de prendre la mesure de la tragédie et qui ont, le 26 avril, laissé se courir un « marathon de la paix » autour de Tchernobyl. 900 jeunes âgés de dix à dix-sept ans y ont pris part. Leurs familles n’avaient pas été informés.

Reste le cas plus funeste encore des liquidateurs, soldats désarmés chargés de combattre un mail diffus et insaisissable. A ces grands hommes qui devaient vider la mer avec une petite cuillère, la patrie ne s’est pas toujours montrée reconnaissante. 600 000 hommes (jusqu’à 800 000 selon certaines estimations) avaient pour mission de décontaminer une zone impossible à décontaminer avec les moyens du bord et des équipements de protection rudimentaire, avec pour seule consigne de rester sur place le moins possible. Des opérateurs de la centrale, des sapeurs-pompiers, des pilotes d’hélicoptères, des mineurs, des terrassiers, des ouvriers, des militaires et des civils se sont relayés à partir d’août 1986 et jusqu’en 1992 pour faire le sale boulot. Des dizaines de milliers l’ont payé de leur vie ou resteront handicapés jusqu’à leur dernier souffle. Motivés par des promesses de salaires élevés et d’avantages sociaux, ils ont été décorés et célébrés à juste titre comme des héros de l’URSS.

Beaucoup plus tard, en 2011, à l’approche du vingt-cinquième anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl puis en novembre, des centaines de liquidateurs ont manifesté à Kiev contre la décision prise par Viktor Ianoukovitch, alors chef de l’Etat ukrainien, de baisser leurs indemnités et leurs pensions de retraites, tandis que le prix des soins augmentait et que la question de l’abandon de la gratuité de certains de ces soins était posée. Connu pour son goût du faste, Viktor Ianoukovitch s’est montré inflexible. L’ingratitude a été poussée à son paroxysme.

Un travail interminable

Ce « sarcophage » érigé à la hâte n’était cependant pas une structure des plus fiables et s’effrita au fil des années.

Les vents ont poussé le nuage radioactif vers l’ouest. Les pays concernés prennent des mesures de restriction et alertent les populations. La France, elle, se mure dans un invraisemblable déni.

Afin de sécuriser le site, une vaste structure d’acier recouvrant les ruines du bâtiment du réacteur est construite en quelques semaines par les liquidateurs. Ce « sarcophage » érigé à la hâte n’était cependant pas une structure des plus fiables et s’effrita au fil des années. Afin de définitivement juguler la menace, les groupes français Bouygues Construction et Vinci ont remporté un appel d’offres en vue de l’édification d’un dôme d’acier pharaonique dont l’assemblage s’est achevé en septembre dernier. Plus haut que la statue de la Liberté, plus large que le Stade de France et cinq fois plus lourd que la tour Eiffel, il sera poussé en novembre prochain au-dessus du réacteur accidenté afin d’entamer ensuite l’éprouvant processus de démantèlement. Censée durer cent ans, cette arche se verra par ailleurs dotée d’un système de ventilation innovant en vue de prévenir la corrosion de l’enceinte.

La Banque européenne pour la reconstruction et le développement a contribué au financement de ce gigantesque projet dont le coût dépassera au total les 2 milliards d’euros. Le démantèlement pourrait, lui, commencer fin 2017, ce qui démontre si besoin était qu’il s’écoulera encore de très longues années avant que le site de Fukushima redevienne relativement fréquentable.

Fukushima, une autre catastrophe nucléaire majeure, avec son lot de drames humains et environnementaux, ses bilans impossibles à établir et ses révélations fracassantes, survenue quant à elle après un tsunami que les pouvoirs publics auraient pu anticiper. Le mur de protection était trop bas, l’exploitant Tepco trop désinvolte pour empêcher cet accident qui a suscité lui aussi un émoi international, au demeurant assez considérable pour que l’Italie diffère sine die ses projets de relance de l’énergie nucléaire, et plus encore pour que l’Allemagne et la Suisse décident d’évincer l’atome civil de leurs bouquets énergétiques respectifs.

A rebours de la « tendance » sur le Vieux Continent, la France n’a de son côté pas cillé, tout comme elle n’avait pas cillé après Tchernobyl. Et pour cause : le nucléaire pèse 75% de l’énergie produite dans le pays, qui compte 58 réacteurs pour la plupart vieillissants, mais dont les gouvernements successifs, guidés en ce sens par EDF, veulent prolonger la durée de vie. Des stress tests néanmoins insuffisants, parce que n’intégrant pas tous les risques, en particulier ceux liés à la vulnérabilité des installations à une attaque terroriste ou à une chute d’avion menés à l’échelle européenne, et l’expertise de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) sont venus conforter les partisans du maintien de la dominante atomique dans l’Hexagone.

Celle-ci sera du reste difficile à remettre sérieusement en cause, nonobstant la fermeture annoncée, mais toujours pas effective, de la centrale de Fessenheim, étant entendu que l’hégémonie du nucléaire en France remonte à un demi-siècle et constitue un vivier d’emplois bienvenu, sinon jugé indispensable par les temps qui courent.

Il reste à espérer que la France est à l’abri d’un accident comparable à ceux survenus à Tchernobyl et à Fukushima, alors que les regards commencent aussi à se tourner vers Cattenom et la centrale du Bugey, récemment épinglée par les élus suisses. Ne pas être menacé par un tsunami est une chose, assurer la sécurité d’un secteur entier avec des millions de personnes en est une autre. Bugey, récemment épinglée par des élus suisses, sans parler des fortes suspicions qui pèsent sur la fiabilité des groupes électrogènes de secours. Ne pas être menacé par un tsunami est une chose, assurer la sécurité optimale de tout un secteur et avec lui de millions de personnes en est une autre.

 

Guillaume Duhamel

Guillaume Duhamel

34 ans. Journaliste financier originellement spécialisé dans le sport et l'écologie. Féru de politique, de géopolitique, de balle jaune et de ballon rond. Info plutôt qu'intox et intérêt marqué pour l'investigation, bien qu'elle soit en voie de disparition.

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