À la fin du mois de mai 2013, le Parlement français a adopté une loi sur l’enseignement supérieur et la recherche. Dorénavant la langue de l’enseignement en France n’est plus uniquement le français. Réflexions sur une polémique.

Qu’il est plaisant pour le professeur de français que je suis de voir la langue française devenir un point central de la vie civique du pays. Cette langue qui m’est si chère, cette langue que j’espère un jour maîtriser complètement, cette langue qui fait mon sang et mon identité serait inutile dans certaines formations universitaires.

J’en entends qui disent que le français n’est plus utilisé dans certains domaines, depuis longtemps. D’autres encore qui m’expliquent que pour être lus, les chercheurs se doivent de publier dans une langue plus vivante, j’ai nommé l’anglais. Plus drôle, l’usage de l’anglais dans certains cours à l’université permettrait de réduire les inégalités sociales.

La langue française serait donc un dialecte nul, inutile, illisible, intraduisible, pis encore un vecteur d’inégalités sociales.

Soyons sérieux.

La langue est l’identité. J’aurais du proposer cela lors du débat sur l’identité nationale. l’Histoire a transformé cette langue : elle était le support d’une certaine idée de l’appartenance au pays, elle est devenue une réalité quotidienne pour des millions de personnes à travers le monde. Cela s’appelle la francophonie.

L’histoire de la langue anglaise est parfois similaire : puissance colonisatrice, conquérante, elle aussi existe sur les cinq continents.

Le français bientôt en LV3 ?

Le problème qui apparaît alors est la raison pour laquelle on souhaite donner des cours en anglais à l’université : il ne s’agit pas bien évidemment de la richesse d’une maîtrise de deux langues sans âge et si belles. Oh que non, c’est une langue du travail, du « business » comme il faudrait dire, une langue biaisée, un anglais pour les nuls. Les cours doivent être donnés en anglais pour accueillir des professeurs renommés, des routiers du savoir qui ne font plus que cela et qui font briller les universités dans les classements.

Plus qu’un problème de langue, c’est un problème de compétitivité, un problème de profit, de statistique, de nombre d’étudiants étrangers, plutôt du nombre d’étudiants venant des pays émergents que pose ce choix de changement de langue. La langue française n’a rien à voir. L’université doit être mondialisée, c’est pour cela qu’on l’a rendue autonome sous l’ère Sarkozy. Cela passe par l’anglais, devenue la langue de la bourse.

Sciences dures contre sciences molles ?

Ce qu’officialise cet article 2 de malheur, c’est l’opposition entre les sciences dures et ce qu’on appelle parfois les sciences molles. Mathématiques ou littérature, physique-chimie ou Histoire-géographie, sciences du vivant ou sociologie…. 

Qui sont ceux qui utilisent déjà la langue anglaise en lieu et place du français pour enseigner et pour chercher ? Ceux pour qui les chiffres et les équations à inconnus sont plus importants que les mots, les mathématiciens, les informaticiens, les physiciens et tous les autres –ciens. 

J’imagine mal un cours de stylistique de la langue française fait en anglais ou une thèse de doctorat sur les verbes chez Rabelais dans une autre langue que celle de l’auteur. Ainsi donc, au lieu de créer des ponts entre les disciplines scientifiques et littéraires, on oppose, on sépare, on crée une hiérarchie. Hiérarchie des disciplines, des langues, des cultures qui se prosternent toutes devant une américanisation du monde et de la pensée (pour la culture c’est déjà fait).

La bataille de la langue, la guerre des cultures

Claude Hagège est académicien, linguiste, écrivain, et bien coiffé. Claude Hagège a conclu dans une tribune de journal Le Monde daté du 25 avril 2013 : « NOUS SOMMES EN GUERRE ».

En guerre pour défendre une langue qui disparaît, qu’on ne veut plus utiliser dans certains domaines, qu’on ne veut plus enseigner à l’étranger et qu’on ne peut plus enseigner correctement dans nos écoles, qu’on ne maîtrise plus entièrement, moi le premier. (Je vais m’offrir le Bon Usage de Grévisse : un belge qui me donne des leçons de grammaire française. A méditer).

Défense et Illustration de la langue française. Cela me rappelle un vieux grimoire qui cherchait à imposer la langue française, face au sacro-saint latin comme langue de savoir, langue de poésie, langue de beauté. Du Bellay et ses petits copains de la Pleiade n’ont pas fait la guerre pour leur langue, mais si Claude Hagège utilise ce mot, c’est d’abord par provocation (nous connaissons la réputation de l’animal)  mais c’est aussi pour parler d’une guerre froide, une guerre molle. L’anglais dénaturé par la bourse s’est imposé partout dans la culture, dans la langage courant et maintenant dans le savoir universitaire. Nous aurons besoin d’alliés linguistiques. La langue française n’est plus défendue dans son pays source, la France. Il faut observer les territoires francophones. Le Québec jouera son indépendance sur la question de la langue française, de même pour la Wallonie. Les anciennes colonies françaises sont la source d’une richesse linguistique énorme pour qui veut la voir et la mettre en valeur. Nous sommes tous des francophones. C’est aux chercheurs en sciences molles, aux écrivains, aux philosophes, à tous les artistes de redonner goût à cette langue.

Parler sa langue n’est pas gagné. C’est un combat permanent,  qui devra être mené encore après la promulgation de l’article dont nous parlons. Un combat de tous les jours pour remplacer certains mots, et surtout pour en inventer de nouveaux. Une langue qui n’invente plus ses propres mots finira par être obsolète. Jacques Poulin a titré l’un de ses romans L’Anglais n’est pas une langue magique.

La formule est sortie de son contexte, mais elle est intéressante.

 

Christophe Berurier.

 

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Christophe Berurier

Christophe Berurier est professeur. Il aime les mots et le vélo.

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