Le « Candidat du peuple » contre le « Candidat de l’establishment » : l’affiche était alléchante. Clinton, malgré l’aide de la majorité des journalistes et d’un grand nombre de célébrités, a perdu. Inversement, Trump, moqué et méprisé par le monde entier ou presque, comparé à Hitler, a gagné. Médiatiquement, c’est un mélange de Jospin en 2002, de Brexit et de référendum de 2005. Sur une note plus légère, BHL avait prévu la victoire de Clinton. Cela se passe de commentaire.

Sur les réseaux sociaux, nous observons les litanies des journalistes, allant de France Culture à Libération. Ainsi Adèle Van Reeth nous dit dans un tweet : « C’est nous qui avons perdu. Nous qui tentons de comprendre le monde mais qui le connaissons si peu. Il nous faut tout changer. » Nous n’avions semble-t-il pas saisi que Donald Trump était en course contre les journalistes.

Les aveux de faiblesse de ces derniers sont pléthoriques. La dramatisation est de rigueur. Le New-York Times s’excuse.

Une vision hémiplégique de l’Amérique

L’élection de Trump montre que le divorce entre le peuple et les médias a été consommé depuis longtemps. Les organes de presse légitimes ne font plus l’opinion.

Mais si nous tâchons de réfléchir, Trump confirme une chose que certains avaient oublié : il existe bel et bien une Amérique entre la côte Est et la côte Ouest. Ce Midwest, où le Pick-up F150 est le meilleur ami de l’Homme, où les stands de tir sont une activité familiale, où les communautés se réunissent autour d’un barbecue. Mais en France comme ailleurs en Europe, on nous avait donné l’image d’une Amérique ouverte sur le monde, un Donald Trump prédateur sexuel, misogyne et incompétent. Cela traduit aussi la méconnaissance de l’Europe vis-à-vis d’un pays plus complexe qu’il n’y paraît.

L’élection de Trump montre que le divorce entre le peuple et les médias a été consommé depuis longtemps. Les organes de presse légitimes ne font plus l’opinion. Soulignons le rôle d’Internet, notamment de sites dit de « réinformation » et leur capacité à répandre un message touchant une population de gens qui pestent – à tort ou à raison – contre une élite incapable de comprendre leur problèmes, qui méprise leurs idéaux, s’assoit sur ce qu’ils ont de plus cher.

Ce scrutin incarne la division politique de l’Amérique et plus généralement de l’Occident.

Le fait politique dénaturé par les journalistes

Récemment, on a vu comment, petit à petit, la politique dans ce qu’elle a de plus minable, a pris le pouvoir. Il y a encore une vingtaine d’années, on considérait la chose politique comme noble, c’est-à-dire un combat des idées, des visions du monde. Aujourd’hui cependant, tout cela se résume à des discussions de couloirs, des buzz médiocres et des tromperies. Le dernier livre de « confessions » de notre Président fera date dans cette chute du politique. Comment respecter une figure si celle-ci se complait dans la médiocrité la plus crasse, le tout documenté par des journalistes à la recherche de l’info spectacle ?

Les journalistes ont une responsabilité, c’est indéniable. A force de voiler la réalité, ou d’en rire, elle finit toujours pas revenir dans le débat de façon inattendue.

Par conséquent, ce ne sont plus les programmes ou les idées qui prédominent, mais les personnes. Nous l’avions déjà évoqué dans nos colonnes. C’est d’ailleurs essentiellement la personnalité de Trump qui l’a fait élire. Les politiques français sont devenus des clowns tragiques. Les débats de la primaire à droite sont en cela représentatifs d’un journalisme grand-guignol où les candidats deviennent des animaux de cirque en face d’intervieweurs, Messieurs Loyal bouffis d’égo. Nous voyons une arène de gladiateurs décatis sans gloire ni honneur. Dans le même temps, la polarisation extrême des positions politiques entraîne une violence dans les mots rarement vue jusqu’à présent. Effectivement, si le métissage est un phénomène qui touche tous les pans de la société, un homme noir peut s’enticher d’une femme blanche, politiquement, c’est impossible. Deux personnes de gauche et de droite seraient bien incapables de se mettre en couple, car le fait politique frelaté a pris une dimension démesurée dans la vie quotidienne. Les gens s’opposent mais ne savent plus vraiment pourquoi.

Les éditorialistes, chroniqueurs, amuseurs, ont une responsabilité, c’est indéniable, concourant à l’ascension de ce candidat. A force de voiler la réalité, ou de la tourner en dérision, elle finit toujours pas revenir dans le débat de façon inattendue.

Cette élection nous apprend enfin qu’on ne peut pas simplement dire aux gens de voter pour quelqu’un parce-qu’on est une star de cinéma. En cela, les campagnes en faveur de Clinton étaient particulièrement indigestes. Comment ne pas voir l’ironie de célébrités gagnant l’équivalent de siècles de SMIC demandant à des gens fragilisés par la crise de 2008 de voter pour une candidate dont le parti a contribué avec les Républicains au renflouement de ses instigateurs : les banques. Pour les néophytes dont je fais partie, le film adapté du livre The Big Short nous aide à comprendre l’arnaque du bailout. Des millions de gens se sont retrouvés SDF et les responsables ont reçu des bonus. On nous accusera de verser dans le populisme, sans prendre la peine de définir le terme, ce qui est devenu une habitude dans le monde médiatique, mais cela a son importance. Derrière les statistiques, les conditions matérielles d’existence sont tout ce qui reste à une population américaine aux abois.

Le « parti des médias » nous avait dit que le oui l’emporterait en 2005, que le Brexit était impossible, que Trump ne passerait pas. Est-ce que cette élection est une mauvaise chose pour l’Amérique ou pour le monde ? Seul l’avenir nous le dira. Espérons qu’elle provoquera une prise de conscience majeure dans la manière d’informer le peuple. Il est toujours permis de rêver.

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Rémi Loriov

Rémi Loriov est un homme libre qui s'intéresse à tout. On dit souvent à son propos : "personne ne sait ce qu'il fait, mais il le fait très bien." Il aime les histoires.