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Stéphane Nedellec, qui a pris le pseudo de Ned, a créé en 1990, avec Stéphane Carricondo et Jerk 45, le collectif dénommé le 9ème Concept.

Ce groupe de créateurs, unique en France a su fédérer en son sein une quinzaine d’artistes, peintres, graphistes, illustrateurs, vidéastes et photographes.

Selon Ned, le collectif est exemplaire à plusieurs titres :

« On défend les univers de tous, avec leur propre écriture.  C’est la force de chacun qui fait la force du groupe. (Et il poursuit avec une note d’humour)… on se complète aussi tous par nos défauts ! »

Lui-même apporte au groupe la singularité de ses origines bretonnes.

D’où l’abondance dans son travail de motifs entrelacés que l’on découvre déclinés en volutes, spirales ou labyrinthes complexes.

En fait ce sont les entrelacs celtiques qui  l’ont fait découvrir l’écriture tribale.

Au cours des différents voyages effectués à l’étranger dont notamment celui qui l’a conduit  en Australie, il a pu découvrir l’existence d’une écriture universelle au niveau de l’art tribal.

Les entrelacs celtiques sont tous dérivés, selon lui, des motifs de la nature : le vent, l’air, le feu…

« Du coup, poursuit-il, j’ai commencé à décalquer des rosaces, des entrelacs…tout ce qui fait l’art en Bretagne. J’ai commencé surtout à travailler sur des visages, alors que Stéphane en réalisait pas mal, j’ai donc beaucoup travaillé sur le portrait. »

Le portrait d’inspiration tribale

Ainsi comme il vient de l’indiquer,  son ami  Stéphane  Carricondo, partage avec lui  le même attrait pour les visages à forte connotation tribale.

Effectivement dans un récent article sur Stéphane Carricondo, j’avais  moi-même pu observer que cet artiste :

« … puise (son inspiration) dans les sociétés tribales, dans les arts d’Afrique et d’Océanie. 

C’est pourquoi ce créateur semble plutôt exercer les fonctions d’un chamane et c’est en cette qualité d’artiste-chamane qu’il va investir l’objet qu’il crée d’une charge électrique capable de toucher le spectateur.

Cela pourrait expliquer sa peinture particulièrement luminescente et également tous ces portraits très mystérieux qui viennent hanter son univers» (la Revue Le Nouveau Cénacle : http://lenouveaucenacle.fr/les-messages-tropicaux-de-stephane-carricondo )

En réalité  beaucoup de choses  différencient ces deux artistes: le contexte, mais aussi l’inspiration, et  la représentation elle-même,  sans oublier   la technique   :

  • chez Ned, l’univers est moins fantomatique, « les formes humaines… ne surgissent (pas) des profondeurs abyssales »,
  • et  les fonds sombres avec des visages « dégoulinant de peintures » restent spécifiquement attachés à l’univers de Stéphane Carricondo
  • alors que le dessin et les techniques d’assemblage prédominent chez Ned

En effet ce qui est remarquable chez Ned c’est l’importance du dessin et son inspiration toujours  très directement liée  à la tradition  médiévale ou bretonne. Par ailleurs toute sa démarche artistique le conduit à amalgamer différentes techniques :

« J’ai beaucoup travaillé sur le portrait. Mais ensuite j’ai commencé à prendre des morceaux de ces portraits pour les déformer et en faire des médaillons. Je découpe des morceaux, je les reconstitue sur ordinateur et j’en fais des médaillons. J’aime les gravures du Moyen-Age et celtiques…je mélange cela avec mes symboles.

Du coup je réalise des amalgames. Ma technique c’est avant tout le dessin ! Mais je repeins souvent là-dessus…je fais un tirage et je repeins encore là-dessus, c’est couche sur couche.

A la limite on ne sait plus ce qui est imprimé et ce qui est peint ?

Ce que je veux c’est perdre le fil des repères. »

Au final comme résultat, on a une représentation très élaborée, très fouillée, fourmillant de traits entrelacés, finement ciselés. Bref un travail digne d’un orfèvre !

Certes la palette utilisée est souvent  pauvre. On n’y voit que des bruns ou des taches de couleur rouille éparpillées  sur fond blanc.  Ce choix pour des couleurs sommaires est assumé par l’artiste puisque son travail  se focalise davantage sur les formes et des lignes.

Ainsi  l’accumulation des motifs  est telle qu’il devient presque impossible de distinguer le visage. Seuls les  yeux et le regard de la  personne représentée  réussissent à s’affranchir du maillage des entrelacs.

Tous ces réseaux expriment des relations secrètes qui enferment l’humain dans la manifestation d’une autre réalité.

On y découvre presque un paysage second, celui-là même de notre imaginaire  nourri d’une excitation poétique née de la résurgence des cultes anciens dont celtiques.

Peut-être la même émotion qu’avaient ressentie les auteurs marginaux ou dissidents du surréalisme (Michel Leiris, Pierre Mabille, Benjamin Péret, Georges Bataille, Antonin Artaud) pour qui : « lorsque le miroir ne nous renvoie pas notre image, cela ne prouve pas qu’il n’y ait rien à voir. » ? (Pierre Clastres, La société contre l’état, Minuit, 1974). Manifestement l’histoire croisée des acculturations et des syncrétismes hante l’œuvre de cet artiste.

C’est pourquoi Ned n’hésite pas d’affirmer l’émergence d’un ordre né de la symétrie en représentant souvent  son oeuvre comme si elle résultait d’un pliage.

Tout cela pour nous signifier la rencontre de mondes complémentaires  voire  parallèles ? Dans le seul but d’envoûter et de nous conduire dans des mondes différents ?

 

Vers un tribalisme baroque ?

 

Dans son projet de moderniser son écriture, Ned crée de surprenants amalgames. Un mixte entre les gravures du Moyen-Age  voire du XVIII ° s. et celles héritées du monde  celtique.

Cela conduit à produire un étrange brassage avec des portraits à la fois sauvages et cartésiens, tribaux et classiques voire parfois nettement baroques  dans le cas des médaillons.

Cela résulte toujours du même besoin voulu et exprimé  par l’artiste de réaliser des syncrétismes, une histoire croisée, toujours inachevée à l’exemple de nos sociétés occidentales actuelles à l’épreuve d’un grand changement civilisationnel.

Non plus la recherche inquiète d’un modèle originel mais plutôt  la création d’une histoire encore et toujours à inventer.

La découverte du triangle et du polygone

 

En parallèle, Ned poursuit également une démarche de type ésotérique en utilisant les formes géométriques, tels le triangle et le polygone.

« Mon grand-père «était dingue d’architecture, ancien compagnon du devoir, et moi-même j’ai baigné très jeune dans l’art religieux, avec les tracés régulateurs et la géométrie sacrée

Plus loin, il constate qu’en « mettant mes motifs sur des triangles, en les élevant, en les mettant en volume, du coup, il y a un impact, une énigme, une autre énergie qui se dégageait…

Pour l’instant ce que je fais le plus ce sont des triangles. En fait tout cela vient de plus ancien, des pyramides, d’un ordre très ancien et c’est donc en quelque sorte le sacré que je veux restituer. »

En fait Ned poursuit en quelque sorte la voie déjà tracée par les peintres du début du XX°s., celle notamment des trois frères Duchamp à Puteaux et de l’aîné de la fratrie,  Jacques Villon  (son vrai nom étant Gaston Duchamp).

« Ayant découvert le Traité de la Peinture de Léonard de Vinci, la Section d’Or et les théories du tracé pyramidal  celles-ci vont  constituer une vraie révélation pour ce peintre (Jacques Villon), un modèle de mesure des proportions et de composition offrant une harmonie visuelle.

Dorénavant, il tentera de peindre le monde à l’aide de la géométrie – la vision pyramidale notamment – et de la couleur. » (http://lenouveaucenacle.fr/jacques-villon-laine-des-duchamp-a-la-cathedrale-de-metz )

Ned, quant à lui,  a découvert la symbolique du triangle de la façon suivante :

« Ce que je n’avais pas encore intellectualisé, c’est cette attirance pour le triangle. Peut-être la base de mon identité de dessinateur avec le 9emme Concept. Puisque nous sommes 3 fondateurs avec Steph et Jerk.

Le triangle est une figure particulièrement intéressante, car toute forme aux contours brisés (c’est-à-dire dont le contour est constitué » de traits droits) peut-être découpée en triangles (c’est un des sens du terme « triangulation »).

Le triangle est également le symbole de la stabilité. C’est le profil spontané que prend un tas de sable ou de gravier. Il est de ce fait à la base des constructions traditionnelles (hutte, tipi, wigwam…) et a été largement adopté par les architectes : c’est le profil des pyramides égyptiennes, mais aussi celui des toitures, des flèches de cathédrale… »

Grâce au triangle, l’artiste découvre le travail en trois dimensions et la construction des polygones en volume. Ce faisant son travail a pris tout de suite une direction artistique presque d’ordre philosophale.

« J’ai senti que je générais une énergie positive en fabriquant ces volumes. Les rayons et toutes les lignes graphiques qui sortent du polygone forment des sortes de racines qui puisent l’énergie du sol, la concentration dans le médaillon, puis la projettent par les pointes du triangle. 

Sans le savoir, je fabrique un genre de catalyseurs de flux créatifs, pour diffuser de la bonne énergie comme un prisme. »

Toute sa démarche s’apparente avec l’alchimie mais aussi avec le zen, à savoir que le chemin se confond avec le but.

Différent de la pensée analytique, ce qui compte pour cet artiste c’est de chercher, travailler et expérimenter pour être finalement transformé par le chemin entrepris.

 

Site web du 9ème Concept

http://www.9eme.net/

 

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Christian Schmitt

Critique d'art. Auteur de "l'univers de J.L. Trévisse, artiste peintre" (ed. Lelivredart 2008) et de trois autres ouvrages sur les vitraux réalisés par des artistes contemporains aux ed. des Paraiges: Jean Cocteau (2012), Jacques Villon (2014) et Roger Bissière (2016). A retrouver sur : http://www.espacetrevisse.com