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L’hypermédiatisation des moindres faits et gestes de nos gouvernants politiques aura été, on ne le comprendra que bien plus tard, un des plus grands maux de la vie politique de ce siècle.

Y a-t-il finalement une si grande différence entre ce que le poète et penseur Bernard Noël, dans son magnifique et étrange Monologue du Nous, nomme la « vieille propagande politique, qui autrefois violait les foules » et la médiatisation qui se contente de vider les têtes pour fabriquer des cerveaux disponibles » ?

« Le téléspectateur a l’impression de pouvoir toucher le héros de cette élection, à l’instar de l’aveugle cherchant à frôler le vêtement du Christ, dans l’évangile, pour retrouver la vue ».

Le lendemain de sa victoire, la première chaîne décide de diffuser le documentaire de journalistes qui ont suivi pendant de nombreuses semaines la campagne du nouveau Président de la République française. On pénètre dans les coulisses de cette campagne, on découvre les mille visages d’inconnus que l’on élève au rang de héros de la communication politique. Au milieu de ces hommes en cravate, tirés à quatre épingles, on suit le parcours de jeunes trentenaires remplis d’une ambition débordante et dévorante, qui sacrifient leur vie et leur temps afin d’amener leur poulain à la victoire. On nous laisse croire que l’on pénètre dans le temple du pouvoir ; le téléspectateur – que j’ai été durant une dizaine de minutes seulement, gêné que j’étais de pénétrer ainsi dans l’intimité d’un homme – a l’impression de pouvoir toucher le héros de cette élection, à l’instar de l’aveugle cherchant à frôler le vêtement du Christ, dans l’évangile, pour retrouver la vue.

De la transparence absolue

Faut-il pour autant livrer tous ces moments à la clairvoyance populaire ? On voit se répandre, depuis quelque temps, dans l’opinion publique, l’idée qu’il faudrait que la transparence la plus absolue régnât entre les élites politiques et leurs sujets. Or, on le sait bien, il est des domaines dans lesquels la transparence n’est pas de rigueur, car il en va de la sécurité de la nation. La transparence la plus absolue n’est qu’un vain épouvantail qu’on agite devant le visage de millions de citoyens afin de leur faire croire qu’ils peuvent tout savoir, tout connaître, en un mot tout maîtriser. On commence à mordre à l’hameçon, et on en redemande, toujours plus. Toujours plus de transparence, et partant, toujours plus de revendications.

Quant à nous, peuple moutonnier dont Rabelais a su parfaitement décrire l’essence dans son Quart-Livre, éloignons-nous de la télévision« .

François Hollande, président déchu, s’est lui-même laissé emporter par l’envie de tout dire, et en a trop dit. Les attachés de presse d’Emmanuel Macron ont supervisé le montage du documentaire, à n’en pas douter. Et le bon « gros populas » de France, selon les mots de La Boétie, se rapprochera de son président si humain, si semblable à eux. Car c’est là que se terre la grande tromperie : on en voit trop, mais jamais on ne verra l’essentiel. On entretient les citoyens dans l’idée selon laquelle ils ont le droit de tout voir, de tout savoir, de tout entendre. Heureusement que ce ne sera jamais complètement le cas, car il est des choses qu’il vaut mieux ignorer.

De grâce, Messieurs les journalistes et médiateurs de tout bord, cessez cette mascarade politique qui consiste à vouloir nourrir à tout prix l’espace de cerveau disponible des femmes et des hommes. Quant à nous, peuple moutonnier dont Rabelais a su parfaitement décrire l’essence dans son Quart-Livre, éloignons-nous de la télévision, ouvrons nos livres et laissons librement courir notre imagination au gré des pages au lieu de l’enfermer de notre plein gré et en pleine conscience dans une prison cathodique dirigée par des communicants avides de pouvoir.

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Charles Guiral

Charles Guiral

Charles Guiral est professeur de Lettres classiques dans un Lycée de la région bordelaise. Sans aucune autre qualification, il ose s'intéresser aux lettres et à l'art, de façon générale. Les voyages ne l'intéressent pas.