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Les aléas des vacances m’ayant conduit à déplacer mon bureau et toutes les affaires qui l’envahissent d’une région à une autre, je me retrouve plongé au cœur du Périgord vert, là même où Eugène le Roy écrivit, à la fin du XIXe siècle, son Jacquou le Croquant.

Fidèle à mon principe de sautillement permanent, je passe des sujets les plus graves à la littérature ou à des anecdotes légères sans aucune transition. Que le lecteur veuille bien me pardonner cet écart, mais les transitions ne sont utiles que là où l’esprit ne saurait de lui-même relever l’inconséquence du lien. Libre à vous de lire tel passage en passant allégrement sur celui qui lui fait suite. Et si cette gazette ne vous plaît en aucun cas, permettez-moi de vous demander d’attendre la suivante.

Les coeurs ardents de Mossoul

Quelque part, au Nord de l’Irak, des combattants radicaux de l’Etat islamique imposent leur loi et poussent les populations à l’exil, notamment les populations chrétiennes. J’ai lu récemment dans un journal des témoignages édifiants sur cette terreur, teintée d’une étrange bonté envers les personnes qui rejoignent leur cause, que font régner les implacables soldats de l’Etat islamique. Ce qui m’a le plus marqué, au-delà de l’horreur de la situation pour nombre de gens, frappés de la lettre fatidique, c’est l’acharnement avec lequel ces hommes, qui n’ont plus d’hommes que le nom, tentent de détruire les signes d’une civilisation antérieure.

Ainsi à Mossoul, on nous annonce que les soldats du calife ont dynamité et détruit le tombeau du prophète Jonas, reconnu par les trois grandes religions monothéistes. Le lendemain, ils détruiront, sous les yeux d’une foule impuissante, le sanctuaire chiite du prophète Seth, lui aussi vénéré par les trois religions du Livre. Cet acharnement n’est pas nouveau. Ils pratiquent la politique de la tabula rasa afin d’imposer leur vision du monde. Mais ils ont oublié une chose : ces femmes, ces hommes, ces enfants qu’ils poussent à l’exil, ne puisent pas la force de leur foi dans ces ruines sacrées ; leur foi est enracinée dans leur cœur. On peut dicter aux hommes une conduite, mais on ne peut les convertir, au sens littéral du terme, c’est-à-dire les changer, par la force. Ces soldats de dieu – je n’ose pas mettre la majuscule de peur d’insulter tous ceux qui croient en l’autre Dieu – sont aveuglés par l’éclat de leurs armes. En face d’eux ils ne trouveront que des cœurs ardents, brûlant d’amour pour cette terre qu’on les oblige à abandonner. Ces hommes et ces femmes reviendront, quand leurs bourreaux se seront consumés dans leur propre folie. Ils reprendront leurs biens, leur droit, leur terre. Un homme, qui se fait appeler « El Mosoli » (« l’homme de Mossoul »), à la question de savoir s’il voudrait « retourner un jour à Mossoul » s’est retourné pour murmurer : « Quel homme n’a pas envie de retrouver un jour sa terre et d’y vivre. » Pas une seule parole de haine, mais une véritable déclaration d’amour.

Gabriel Matzneff, et les autres

J’ai déjà eu l’occasion de parler, dans cette revue, de l’écrivain Gabriel Matzneff qui est un des rares écrivains talentueux de ce siècle et du précédent. Ayant retrouvé l’édition originale de son roman Nous n’irons plus au Luxembourg, publié à la Table Ronde en 1972, je me suis plongé avec délice dans la lecture de ce roman (réédité depuis dans l’édition de poche Petite Vermillon – un peu de publicité ne nuit jamais à un auteur que l’on se plaît à ostraciser). Dans une lettre adressée au critique littéraire Philippe Sénart, alors qu’il est encore en train d’écrire son roman à Kairouan, en Tunisie, Gabriel Matzneff écrit : « Mon livre sera, je crois, un bon livre. En tout cas, j’en suis content, car il est très exactement ce que je voulais qu’il fût. J’ai presque achevé d’écrire le premier jet. » Il est vrai que ce livre est un bon livre. J’ai éprouvé beaucoup de plaisir à suivre les pas d’Alphonse Dulaurier, professeur de lettres classiques et grand lecteur des Trois Mousquetaires, dans ses déambulations au cœur du quartier Latin. Matzneff possède une immense qualité : la spontanéité. Son écriture est très proche de celle de Léautaud –encore lui, me direz-vous !– qui avait élevé la spontanéité au statut de style littéraire. L’auteur maîtrise parfaitement l’art de la description et, pour parodier Cyrano en un sanglot, à la fin de l’envoi, nous touche. Ainsi, en une phrase, nous saisissons d’un coup le caractère de M. Dulaurier : « A défaut de l’amour de Dieu, les Oratoriens lui avaient donné l’Amour de l’Antiquité grecque et romaine ; aussi Alphonse avait-il choisi d’étudier les lettres classiques. Le matin, il traduisait Anacréon et Tibulle, l’après-midi il caressait sa maîtresse, fidèle à ce principe que les travaux pratiques doivent toujours suivre l’étude théorique. » J’ai retrouvé le quartier latin, tel que je l’ai laissé il y a quelques années, en m’éloignant de Paris. Je n’ai jamais pu habiter autre part que dans les 5e et 6 e arrondissements et, à l’instar d’Alphonse Dulaurier, j’aimais me promener le long du boulevard Saint-Michel ou du boulevard Saint Germain, m’asseoir à la terrasse d’un café en sirotant un noisette, observer le ballet incessant des Parisiens courant et râlant. A la lecture de ce roman, c’est toute une atmosphère, toute une époque que je retrouve et l’envie me prend soudainement d’aller moi aussi parcourir ces longues allées du Luxembourg balayées par un vent d’automne, lorsque les touristes ont déserté l’endroit et qu’il ne reste plus, sur les bancs verts, que quelques étudiants mélancoliques rêvant à leur avenir.

Une idée m’a traversé l’esprit récemment. Il m’a été donné plusieurs fois de raconter à de rares privilégiés mon passage dans une émission bien connue des grands-parents où l’on doit appuyer sur un objet circulaire que l’on nomme communément « buzzer », en répondant à des questions qu’on croirait sorties d’un autre temps à l’heure où la télévision française a ouvert ses portes à la bêtise. Cette sélection, fruit d’un malheureux hasard, a eu quelques répercussions – au demeurant fort drôles ! – sur le métier que j’exerce. Je crois que le temps est venu pour moi de me libérer par l’écrit de ce lourd poids qui pèse joyeusement sur ma conscience. Et cela est d’autant plus étonnant que je n’ai jamais laissé entrer la télévision en ma demeure : il a fallu que ce soit moi qui rentre dans le poste. Ce sera le thème de ma troisième gazette, si le vent de l’actualité ou de la littérature n’emporte pas ma plume en d’autres contrées.

Charles Guiral

Charles Guiral

Charles Guiral

Charles Guiral est professeur de Lettres classiques dans un Lycée de la région bordelaise. Sans aucune autre qualification, il ose s'intéresser aux lettres et à l'art, de façon générale. Les voyages ne l'intéressent pas.